Tunisie : deux ans après le début des révoltes populaires

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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De
Tunis, Hassane Zerrouky
Le 17 décembre 2010 débutait à Sidi Bouzid, Kasserine, les révoltes
ayant conduit à la chute de Ben Ali. Deux ans après, y-a-t-il péril
islamiste en la demeure ? La Tunisie s’est-elle radicalisée en l’espace
d'une année ?Certes, la fin du régime de Ben Ali a levé le couvercle sur une
réalité, une face cachée de ce pays, celle d’une grande partie de la
population, vivant en marge du progrès et travaillée au corps par les
islamistes. Une réalité bien éloignée des clichés modernistes véhiculés
par la propagande de l’ex-pouvoir du RCD. Et que certains démocrates
tunisiens refusaient de voir, répétant à l’envi dans les médias français
que la Tunisie, grâce à Bourguiba, avait une longueur d’avance sur ses
voisins algériens et marocains et que la greffe islamiste ne prendrait
pas. Ce qui est en partie vrai. Mais à quel prix ? Une modernisation
autoritaire des sociétés qui met entre parenthèses la démocratie et le
respect des droits de l’Homme, ne mène pas loin si ce n’est à reconduire
les impasses politiques ayant permis aux courants conservateurs et
rétrogrades de prospérer, d’instrumentaliser au nom de Dieu la détresse
sociale du plus grand nombre à des fins politiques.
Les islamistes, c’est l’ancien qui se meut dans le nouveau
Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples, y compris pour ces
partis de Dieu, contraints d’accepter le jeu démocratique, non par amour
soudain des valeurs de liberté, d’égalité et de démocratie, mais parce
qu’ils sont parvenus à la conclusion que la violence djihadiste est
contre-productive. C’est le cas des Frères musulmans en Egypte et de
leur branche tunisienne, Ennahdha, lesquels considéraient, il y a
quelque temps, que la souveraineté émane de Dieu et non du peuple. Et
s’ils ont accepté la démocratie et ses règles, ils n’ont pas pour autant
renoncé publiquement à l’idée que la souveraineté ne peut être que
divine. Et, partant, que les assemblées élues ne devaient être que
souverainement divines ! Aujourd’hui, en Tunisie, les islamistes d’Ennahdha
sont au pouvoir, contraints de s’allier à deux partis de centre-gauche,
Ettakatol (le Forum démocratique) de Mustapha Benjaafar, actuel
président de l’Assemblée constituante, et le Congrès pour la république
(CPR) du président Moncef Marzouki. Autrement, Ennahdha, arrivé en tête
des élections législatives en 2011, dans le contexte d’une participation
électorale en dessous des 50%, n’était pas en mesure de former à lui
seul un gouvernement : il fallait qu’il contracte une alliance. Qui plus
est le programme électoral du parti de Ghanouchi – je l’ai eu entre les
mains – ne faisait nulle part référence à la religion. Ennahdha s’est
présenté aux électeurs comme un parti non religieux, comme l’équivalent
de l’AKP en Turquie. De ce point de vue, il rassurait.
Des islamistes fustigeant la lâcheté des régimes arabes sur Gaza quand
ils étaient dans l’opposition, mous depuis qu’ils sont au pouvoir !

Choyé par les Etats-Unis, Ennahdha est, aux yeux de l’Occident
capitaliste ( loin d’être dupe comme le croient naïvement certains de
nos démocrates), une force fréquentable à montrer en exemple ! Au mieux,
un parti de centre-droit, genre démocrate-chrétien, au pire un parti
conservateur, certes religieux, mais qui aurait rompu avec les idéaux
islamistes, comme se plaisaient à le présenter certains spécialistes
français et européens du fait islamiste. Mais ne nous y trompons pas,
Ennahdha tout comme ses frères égyptiens, c’est l’ancien, le rétrograde,
qui se meut dans le nouveau. Un mouvement qui veut concilier l’islam et
le marché ! En ce sens, il n’a rien de révolutionnaire : il est, comme
on le voit aujourd’hui, profondément réactionnaire, un parti de riches,
de millionnaires, aussi prompt que le régime qu’il a contribué à
abattre, à se mettre au service de puissances capitalistes. Le cas de
Gaza est de ce point vue illustratif ! Quand les barbus étaient dans
l’opposition, ils n’arrêtaient pas de fustiger les régimes arabes
égyptien, syrien, algérien, coupables de lâcheté envers Israël.
Aujourd’hui que les islamistes sont au pouvoir en Egypte, en Tunisie et
ailleurs, ils sont, comme on le dit, mous du genou vis-à-vis de
«l’ennemi israélien» (al âadou el-israïli). Egyptiens, Saoudiens et
Qataris, obéissant au doigt et à l’œil au maître américain, ont intimé,
je dis bien intimé, au Hamas palestinien et à son allié le Djihad
palestinien, d’accepter une trêve avec Israël, de crainte que la région
ne s’embrase. N’eût été la situation syrienne, prioritaire
stratégiquement pour Barack Obama et ses alliés saoudiens et qataris,
Washington aurait laissé Israël écraser le Hamas. Aussi doit-on noter
que l’arrivée des islamistes au pouvoir en Egypte en Tunisie, au Maroc
mais aussi en Libye, n’a pas changé la donne proche-orientale : Israël
poursuit méthodiquement la colonisation de la Cisjordanie occupée sans
que cela offusque l’Egypte ni les pétromonarchies, le Qatar en tête ! En
revanche, à l’égard des crimes commis par le régime de Bachar Al- Assad,
tout ce beau monde sort ses griffes et montre ses crocs !
L’histoire n’est pas linéaire
Poursuivons. L’histoire n’est pas linéaire comme se plaisait à le
rappeler un certain Lénine. Elle est complexe, faite de «zig-zags», de
haut et de bas. Aujourd’hui, les islamistes, dit modérés, sont
contraints de débattre, et partant, de ruser, d’user d’artifices, de
dépenser beaucoup d’argent, pour faire accepter pacifiquement leur
projet rétrograde. Ainsi, le mot d’ordre «l’Islam est la solution» ne
prend plus. Et de ce point de vue, l’Egypte et la Tunisie, pays où les
partis islamistes qui n’ont pas renoncé aux fondamentaux
politico-religieux qui sous-tendent leur stratégie de conquête du
pouvoir, en sont de parfaits exemples. Et Mohamed Morsi une parfaite
illustration. Pour rappel, il a été élu avec moins de 25% des voix. Au
premier tour de l’élection présidentielle, il ne devançait que de 800
000 voix Hamdeen Sabahi, le candidat de la gauche marxiste, arrivé en
troisième position derrière Ahmed Chafiq le candidat de l’armée. Hamdeen
Sabahi, aujourd’hui leader du Front national égyptien et principal
opposant à Morsi, avait pourtant inscrit dans son programme la justice
sociale et la séparation du politique et du religieux. Il n’en reste pas
moins que Morsi veut passer en force pour imposer une Constitution à
connotation islamo-rétrograde, et se heurte à une très forte opposition.
En Tunisie, on est dans un cas de figure un peu différent, en ce sens
que Ennahdha, malgré l’argent du Qatar et de la bourgeoisie commerçante
pieuse, n’a pas la puissance des Frères musulmans égyptiens. Un an après
la victoire d’Ennahdha aux élections de l’Assemblée constituante dans un
contexte de faible participation électorale, une grande partie des
Tunisiens réalise que le parti de Ghanouchi n’a pas tenu ses promesses
d’amélioration sociale.
La Tunisie n’est pas l’Égypte
Mieux, et c’est ce qui différencie la Tunisie de l’Egypte, ceux qui ont
sonné récemment la révolte contre Ennahdha sont les mêmes que ceux qui
ont fait tomber Ben Ali. Ce ne sont pas les habitants des beaux
quartiers de Tunis, de Sousse, Monastir, Sfax, qui sont sortis dans la
rue crier leur colère, mais les pauvres de Siliana, Sidi Bouzid,
Kasserine, Gafsa, à savoir les couches populaires, scandant «nous
voulons du boulot bande de voleurs» ! C’est aussi le syndicat UGTT,
ciblé par Ennahdha, qui fait peur aux islamistes dits modérés, qui vient
de contraindre le gouvernement à majorité islamiste de reculer. Ce sont
ces Tunisiennes, nombreuses, qui refusent le diktat des salafistes.
Durant l’été dernier et l’automne, la multiplication des incidents,
aussi spectaculaires que violents, sur fond de surenchère identitaire et
religieuse, donnait de la Tunisie une image d’un pays sombrant sous la
coupe des fanatiques. Des médias français affirmaient sans l’ombre d’un
doute que des milices salafistes occupaient l’espace, fermaient les
débits de boissons alcoolisées, intimant aux femmes le port du voile,
que les femmes portant le niqab étaient plus nombreuses que celles
sortant la tête nue, qu’aucun couple, qu’aucune Tunisienne, ne se
hasardait à s’attabler sur les terrasses des cafés de l’avenue
Bourguiba, à l’entrée de la Casbah, de la rue de Paris, de la Marsa,
voire même à Sidi Bou Saïd. Que le port des jupes courtes ou des jeans
était désormais banni, voire que les Tunisiennes rasaient les murs en se
rendant au travail ou à l’université. Que des «milices islamistes »
veillaient et sévissaient pour faire régner l’ordre islamiste. Il n’en
est rien. Pour s’en convaincre, il suffit de se promener dans les rues
de Tunis, de la Marsa… d’ouvrir les yeux, de discuter avec les femmes,
et pas seulement celles qui se battent, pour avoir une image de ce pays,
loin des raccourcis véhiculés par les médias, surtout français, qui
aiment à montrer que la société tunisienne s’est islamisée. La pression
sur les femmes existe. On l’a vu dans le cas de l’Université de la
Manouba où un courageux recteur, soutenu par les enseignants et
l’écrasante majorité des étudiants, a interdit l’entrée des salles de
cours aux étudiantes portant le niqab. Les faits lui ont donné raison :
aux élections universitaires de mars 2012, sur les 284 sièges en lice
aux conseils universitaires des 40 établissements universitaires du
pays, l’UGET (Union générale des étudiants tunisiens, qui avait subi les
foudres du régime de Ben Ali, plusieurs de ses militants ayant été
arrêtés et torturés), a raflé 250 sièges sur les 289 en lice, ne
laissant que des miettes au syndicat islamiste UGTE (Union générale
tunisienne des étudiants) organisation affiliée à Ennahdha. Pour ce qui
est de l’université de la Manouba, l'UGET a raflé les trois sièges en
jeu. C’est dire. En Tunisie, plus qu’en Egypte, «est-ce que tout est
joué» ? Question que je me posais dans le Soir d’Algérie après la
victoire électorale d’Ennahdha en novembre 2011 ? Comme on vient de le
voir, les choses sont plus complexes. Encore une fois, en cette veille
du deuxième anniversaire du mouvement protestataire tunisien qui avait
débuté le 17 décembre 2010, l’histoire n’est pas linéaire.
H. Z.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): H. Z.

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