Un retour, de Abdallah Yahia, en compétition aux JCC: Désillusions postrévolutionnaires

Lesoir; le Samedi 6 Decembre 2014
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De notre envoyée spéciale à Tunis, Sarah Haidar
Le documentaire Ala hadhihi el ardh — Un retour, du Tunisien Abdallah
Yahia, a été projeté à la salle ABC dans le cadre de la compétition
officielle des 25es Journées cinématographiques de Carthage qui se
tiennent à Tunis jusqu’au 6 décembre.
Comment parler de la révolution sans verser dans la logorrhée
cinématographique de l’urgence qui a envahi les pays du «Printemps
arabe» ? Comment parler d’une post-révolution aussi euphorique pour
certains que pleine de désillusions pour d’autres sans tomber dans le
reportage ou le simplisme ? Abdallah Yahia semble s’être posé ces deux
questions et l’on peut dire qu’il a réussi à faire de son film l’une des
plus belles perles de cette compétition de documentaires des JCC.
Un retour se déroule dans le village El Omrane, près de Sidi Bouzid,
lieu emblématique de la Révolution du jasmin. Le crissement d’une porte
métallique qui tinte dans le silence de cette contrée désolée et
décharnée ouvre ce film qui va plonger, parfois de manière brutale, dans
les tréfonds de la misère sociale.
Ici, de jeunes manifestants réclamant du travail ont été tabassés et
emprisonnés. En signe de protestation, les vieux du village entament une
grève de la faim et menacent de se pendre collectivement. Au milieu,
Hamza, âgé de douze ans, dont le père est incarcéré, nous fait découvrir
ce coin de misère où la plupart ont le sentiment d’avoir été trahis par
la révolution.
Filmé avec le minimalisme qui caractérise les lieux, cette histoire
tragique d’un désarroi presqu’indicible charrie non seulement un
discours politique des plus virulents, mais aussi une poésie
mélancolique dont le documentaire ne se départira jamais.
La narration se fait par ces personnages meurtris mais dignes qui
semblent avoir perdu tout espoir en la Tunisie. Leurs récits, leurs
pamphlets et leurs blessures se racontent comme un chant lyrique
déchiré, sublimé par une mise en scène aérienne qui s’attache autant à
la géographie qu’aux visages dont certains sont de véritables tableaux
expressionnistes. Avec sa propre sensibilité artistique, Abdallah Yahia
interroge ces hommes et femmes accablés par la cruauté d’une
post-révolution qu’ils croyaient idyllique.
Eux qui ont combattu la France et contribué à l’indépendance de leur
pays ne voient aucune différence entre leurs conditions durant la
période coloniale et leur situation actuelle. L’un d’eux en est même
devenu antipatriotique et souhaite que «la Tunisie soit envahie par la
plus sauvage des armées colonialistes» ; une vieille centenaire, qui
laisse, indifférente, les mouches se balader sur son visage, dit être
prête à reprendre les armes pour que s’arrête l’humiliation... Hamza,
lui, du haut de ses douze ans, s’amuse comme il peut avec des
mitraillettes fabriquées de bric et de broc, avec des lancers de
cailloux ponctués par le fameux slogan : «Le peuple veut la chute du
régime.»
Mais, adulte avant l’heure, enfance sacrifiée, il sait également parler
de politique et est tellement déçu par les humains qu’il rêve de devenir
astronaute, non pas pour le fun, mais pour aller dans une autre galaxie
!
Dans ce village rongé par l’indigence, on entend la radio annoncer un
plan gouvernemental de lutte contre la pauvreté ; on traverse des
monticules d’appareils électroniques dépecés ; on effeuille un olivier
mort et infertile ; on s’assoit sur le perron en regardant dans le vide
; on organise des sit-in sur la route... Au loin, une parcelle de cet
univers astral si cher à Hamza abrite des formes familières : les
étoiles se rejoignent et dessinent un CRS en train de tabasser un
manifestant, un corps étendu nageant dans ses plaies… Malgré quelques
redondances qui nuisent au rythme du film, Un retour demeure un
documentaire intuitif et gorgé d’une esthétique éthérée qui crée un
équilibre ingénieux avec la laideur révoltante de l’injustice.
S. H.

Categorie(s): culture

Auteur(s): S. H.

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