UNE LECTURE ALGÉRIENNE DE BELLUM JUGURTHINUM DE SALLUSTE D’AHMIDA MIMOUNI: Youghourtha, l’ennemi providentiel de Rome

Lesoir; le Mercredi 2 Decembre 2015
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Grâce à la louable initiative d’Ahmida Mimouni, le
lecteur algérien peut enfin prendre connaissance du Bellum Jugurthinum
de Salluste sans éprouver cet étrange malaise ressenti à la lecture des
traductions précédentes.
Le lecteur est d’autant plus serein que l’auteur s’efforce de le guider,
de lui expliquer certaines choses qui peuvent paraître confuses et de
lui fournir les informations dont il a besoin. En fait, il s’agit d’une
traduction «algérienne» enrichie de notes et d’observations rendant la
lecture intellectuellement stimulante.
Dessiller les yeux du lecteur, le faire réfléchir et lui permettre
d’avoir sa propre interprétation : tel est l’objectif de ce travail
consciencieux de reconstruction et de démystification du récit de
l’historien latin et homme politique romain Salluste (86-35 av.J.-C.). De
cette «lecture algérienne», l’éminent historien Zahir Ihaddaden — qui a
d’ailleurs signé la présentation de l’ouvrage — retient notamment ceci :
«Pour la première fois donc, il me semble, M. Mimouni, latiniste avéré,
se donne la peine de prendre le texte latin et de le traduire en
français ; il va encore plus loin, en tant qu’Algérien, en essayant de
comprendre la psychologie de Jugurtha et de signaler, par des notes, les
interprétations erronées de Salluste, l’auteur romain. Ce sont des
corrections très importantes qui nous aident à reconstituer la vérité
historique. Il est incontestable que dans la situation où nous nous
trouvons, concernant notre histoire, nous ne possédons que des documents
établis par des étrangers, très souvent des ennemis, notre seul recours
donc est d’utiliser la psychologie et la connaissance exacte de notre
société et de ses valeurs (...). Mimouni ouvre devant nous un grand
chantier, celui d’une nouvelle lecture de Salluste et par conséquent
d’une autre écriture de l’histoire de Yougourtha.»
En cela, le livre d’Ahmida Mimouni s’inscrit comme une contribution à
l’effort de «décoloniser l’histoire» (selon le mot d’ordre de
Mohamed-Chérif Sahli, à qui l’auteur rend hommage).
Dans l’avant-propos qui précède la traduction des 114 courts chapitres
de Bellum Jugurthinum, Ahmida Mimouni évoque Salluste et son œuvre
historique, les sources historiques ou littéraires telles que prolongées
par les auteurs et traducteurs occidentaux, de même qu’il souligne
l’impératif «d’avoir notre propre lecture, une lecture algérienne en
somme, sur le récit, les événements, les personnages, les affirmations
et les appréciations de l’auteur et sur l’auteur lui-même». 
En clair, il s’agit, ici, de «lire un texte qui nous concerne, mais à
notre manière, avec nos référents historiques, culturels et même
politiques, ainsi que notre propre perception de l’actualité». Tout en
exposant sa démarche et en soulignant les rapprochements analogiques
(«on lit Jugurtha et on pense Abdelkader, on lit Metellus et on pense
Bugeaud, on lit Marius et on se garde bien de penser»), l’auteur
rappelle que ceux «qui écrivent sur nous (...) n’écrivent pas pour nous
; cela était vrai pour Salluste il y a deux mille ans, cela reste vrai
pour les mémorialistes militaires, mais pas seulement eux, il y a 150
ans et pour d’autres il y a près d’un siècle ; cela est encore vrai de
nos jours. Ils écrivent pour eux-mêmes, sur eux-mêmes, sur leurs faits
d’armes et sur leurs actes politiques».
Ainsi, Salluste précise dans le chapitre 5 : «Je me propose d’écrire la
guerre que le peuple romain a faite contre Yougourtha, roi des Numides ;
d’abord, parce qu’elle a été une grande guerre, une guerre atroce et que
la victoire y a été incertaine...»
Ce qui fait dire à Ahmida Mimouni, dans l’avant-propos, que l’historien
latin «expose à sa façon, avec passion, une phase importante de
l’histoire de Rome et de la Numidie». Il faut surtout retenir que cette
guerre se situe «dans le prolongement logique des Guerres puniques», et
qu’elle a été faite «à Yougourtha avant tout». Car le roi numide
jouissait d’«un statut à part dans la hiérarchie de la fluctuante et
interminable liste des ‘‘ennemis de Rome’’(...)».
«Yougourtha a considérablement marqué l’esprit des Romains (...) ; ils
en ont fait l’ennemi absolu, celui qui veut la perte irrémédiable de la
République et de l’Empire, sinon de la civilisation et de l’univers tout
entier.»
Pourtant, ce «statut à part» n’empêche pas que, dans Bellum Jugurthinum»,
«Salluste parle de personnages politiques de Rome, de ses généraux en
particulier et ne rapporte que quelques faits, accessoirement, sur
quelques phases et quelques années éparses, de la vie d’un homme qui a
vécu cinquante-six ans, ce qui, à cette époque, où on était senex
(vieillard) à trente ans, représentait l’âge de Mathusalem».
D’autre part, souligne l’auteur, «l’œuvre est, sous le prétexte et
l’habit d’une relation historique, un pamphlet politique rédigé dans un
climat de guerre civile par un personnage engagé dans la vie publique,
très partisan et qui avait un combat de survie politique, voire de
survie tout court, à mener».
Ce sont là quelques recadrages, rappels, précisions et vues pédagogiques
fort sensées qui illustrent la pertinence de la réflexion sur cette
lecture de l’histoire de l’Algérie que propose l’auteur dans
l’introduction.
Après cette présentation magistrale, Ahmida Mimouni peut enfin s’atteler
à la traduction du récit de Salluste, texte précédé d’un «petit lexique
des ‘‘choses publiques’’ de Rome» pour mieux guider le lecteur. Et comme
Bellum Jugurthinum paraît aussi aimable qu’une porte de prison, le
traducteur a opté logiquement pour un titre plus juste, plus fidèle :
«La guerre faite contre Yougourtha». Ahmida Mimouni s’attache ensuite à
rester «fidèle au texte original et loyal envers son auteur», tout en y
annonçant les notes et observations rassemblées dans la deuxième partie
de l’ouvrage (et qui contribuent à une étude critique, à «une lecture
algérienne» de l’histoire). Car, comme le constatait de son temps le
poète anglais Samuel Butler, «il me semble voir une foule de mensonges
qui se pressent et s’écrasent devant une petite porte, et qui se
faufilent en même temps que les vérités dans le domaine de
l’histoire». Le lecteur ira donc progressivement à la découverte de ces
vérités et mensonges dont fourmille le récit de Salluste. Dans cet
effort de l’auteur de discerner le vrai du faux, s’ouvrent de nouvelles
pistes de recherche, naissent des éclairages inattendus.
Paragraphe après paragraphe (les courts chapitres de l’œuvre) et après
un cheminement ardu, fort laborieux, le lecteur est enfin récompensé de
sa ténacité à suivre Salluste et son traducteur algérien dans leurs
notes et digressions respectives : les petites lumières diffuses qui
parsemaient l’ouvrage commencent à faire tilt dans son esprit, la pièce
est maintenant illuminée et tout y est ordonnancé. Le livre est une
invitation à découvrir un «Yougourtha sans cesse renouvelé» (épilogue),
c’est-à-dire un ouvrage à lire et à relire.  Pour mieux connaître
l’histoire de la Numidie et d’un homme qui «est de loin supérieur à ses
adversaires».
Pour apprendre que «la Numidie comptait de nombreuses villes importantes
et belles, où il faisait bon vivre et que ces villes ne devaient rien ni
à Rome ni aux Romains». Pour se convaincre que Yougourtha «a étendu le
royaume de ses prédécesseurs plus profondément que jamais et qu’il y a
instauré un État où la loi est identique pour tous et où la dérogation
elle-même est une loi et une décision d’État».
Mais «Rome était dans l’incapacité existentielle de vivre en paix», et
Yougourtha «a eu à combattre une armée disposant de tout, décidée à
tout, ne reculant devant rien...». Une lecture algérienne de l’histoire
qui fait surtout comprendre que, «hier comme aujourd’hui, on a un motif
‘‘imparable’’, une morale ad hoc et un ennemi providentiel, quitte à les
créer ; Yougourtha était la victime expiatoire et il ne pouvait pas
échapper à cette logique, malgré tout son génie politique».
Hocine Tamou
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Ahmida Mimouni, Une lecture algérienne de Bellum Jugurthinum de
Salluste, éditions Mimouni, Alger 2015, 206 pages.

Categorie(s): culture

Auteur(s): lesoir

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