YA BELAREDJ !: CHANSON ÉROTIQUE OU MARQUE DE REPENTANCE ? (1)

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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Par Farid Ghili
Du haut de l'esplanade d'un café maure de la Basse Casbah, encombré
de souvenirs enracinés, en sirotant le fameux thé à la menthe fraîche
agrémenté de pignons doux, nous contemplons El Djazaïr el Mahroussa,
fille légitime d'Ikosim et ancêtre spirituel d'Alger, offrant à notre
regard binaire, un polygone à la blancheur bleutée élancé
majestueusement vers le zénith, et assoupie à ses pieds, la belle et
opiniâtre baie, de tout temps associée à ses destinées.Un calme olympien que seuls des oiseaux, furieusement jacasseurs,
viendront troubler. L'ami «Bidoun Taâliq», victime couronnée par ces
volatiles entêtés, avoue plein d'indulgence, qu'il voudrait être incarné
en oiseau, pour survoler et découvrir l'univers voilé des terrasses de
La Casbah. Un vœu icarien déjà caressé par Réda Doumaz, qui se
représentait en «Goumri», planant au-dessus de la belle aux yeux bleus (Moulat
Aïn E Zerka), allusion romantique éprise de fleur bleue, à Dzaïr B'ni
Mezghenna. Ces histoires d'oiseaux ont fait resurgir au compère «Esprit
Curieux», le souvenir de «Ya Belaredj », une chanson des années 50 qui,
dit-il, fit grand bruit, en raison des paroles sibyllines du refrain :
Ya belaredj, ya touil el gaïma ; ya li saken bine el ghoroff lethnine ;
ma teraâchi fi b’hiret lalla ; moulet el khalkhal bouratline. Notre air
interrogatif était suffisant pour nous valoir des explications sans
avoir à les demander à Esprit Curieux. Force est de reconnaître que nous
n'avons rien compris à cette guerre des mots, exprimés souvent à mots
couverts, quelquefois avec des paroles empathiques agitant les faveurs
ou l'hostilité, et en fin de compte, des propos qui nous laissent sur
notre faim. Stimulé par cette supposée marque d’intérêt à son anecdote
oiseuse, Esprit Curieux, profitant de notre inhabituelle attention,
commence son récit par un préambule moraliste, en expliquant que tenter
de savoir et de comprendre que rester dans le doute, est fort estimable
de notre part. Voilà un jugement positif qui modifiera peut-être
l'incrédulité condescendante, qu'il nourrit à l'égard de notre champ
cognitif incultivé. Mais laissons donc, la parole à notre auguste ami,
le bien nommé Esprit Curieux, qui après s'être confortablement installé
sur sa chaise, puis rempli de la fumée de sa cigarette ses poumons et
enfin exhalé de sa bouche une série de volutes en forme d'arabesques
qu'il suit du regard avec une satisfaction évidente, annonce
solennellement :
Une chanson qui défraye la chronique
Près d'un un siècle(1) après son éclosion, «Ya Belaredj», (Ô Cigogne)
continue à défrayer la chronique du facétieux populo. Cette chanson du
genre hawzi, qui tire sa force de son caractère intemporel, aurait été
enregistrée la toute première fois, par Jacob Zerad, dans les années 50,
avant que de nombreux chanteurs tous mâles, lui prêtent leur voix.
Cheikha Tetma (1891-1962), la «Diva rebelle» du hawzi tlemcénien, à son
retour d'un exil forcé au Maroc, aurait également interprété cette
chanson à l'occasion de fêtes réservées à la gent féminine, ce qui a
accrédité l'idée, des convaincus, que cette chanson est propre au
registre féminin traitant des sujets intimistes. Cependant, c'est Fadila
Dziria, (1917-1970), la cantatrice algéroise, adolescente séquestrée par
un éphémère mariage dès l'âge de 13 ans ; puis jeune femme verrouillée
par un séjour obligé à Serkadji pour avoir affirmé sa conscience
patriotique en faisant entendre la voix de la femme algérienne ; enfin
adulte mature, libérée par soi-même, qui fut la première femme,
décomplexée par les aléas de la vie, à l'introduire dans son répertoire
discographique. Ce qui alloua à la chanson une dimension supplémentaire
et suscita un remarquable emballement, au point de la revêtir du label
flatteur, de standard de la chanson algérienne.
Un quatrain controversé
Dès lors, des esprits curieux, sans être nécessairement des âmes
malintentionnées, se sont intéressés au mystère induit par le refrain à
contenu plurivoque qui met en scène la cigogne, cet oiseau migrateur de
grande taille. Ce quatrain sera la matière qui attribuera à la chanson
une place atypique dans le répertoire musical algérien, car au lendemain
de la sortie du 45 tours de Fadila Dziria, dans les années 50, un
chipotage plutôt qu'une controverse du reste, est aussitôt né, en
s'appuyant exclusivement sur les paroles du refrain(2) apostrophant la
cigogne. 60 années plus tard, les chaînes radio et tv thématiques et la
percée irrésistible d'internet ont renforcé la «musicalisation» de la
société et refaçonné l'écoute des anciennes chansons. Même si la
relation auparavant étroite entre genres musicaux et milieux sociaux
s'est considérablement dilatée, les avis sont toujours aussi
dichotomiques sur cette chanson. La démonstration est fournie par les
commentaires lus çà et là, dans les pages web visitées, de manière
aléatoire. Mais avant d'essayer de comprendre les raisons qui ont
conduit à une situation verrouillée par le cadenas social, où la
rhétorique émotionnelle et la règle du passionnel l'emportent sur
l’exigence du rationnel, intéressons-nous à l'auteur, assurément un
personnage que rien, a priori, ne prédestine à écrire, encore moins à
confier au large public, un texte du genre galant.
L'œuvre de Cheikh Boualem Bouzouzou
Ces vers sont, nous le savons maintenant, de la plume du grand(3) Cheikh
Boualem Bouzouzou (certaines sources s'évertuent pourtant à attribuer
l'œuvre(4) à son fils l'Imam Mahmoud, d'autres encore avancent
bizarrement le nom de Belahcène Benachenhou de Tlemcen, sans oublier
enfin, ceux qui ont décidé d'écarter d'un revers de la main cette
question, en décidant tout de go, que le texte était du terroir et son
auteur inconnu). Mais que savons-nous de Cheikh Boualem Bouzouzou ?
Voici comment le présente une succincte biographie(5), en hommage
posthume (il est décédé en juin 1966) à cette figure marquante dans le
domaine des arts lyriques. Cheikh Boualem Bouzouzou, de son vrai nom
Bouzouzou Ali Ben Chérif, est né en juin 1889, à Béjaïa. Il était connu
sous le pseudonyme de «Boualem el Qadi» eu égard à sa qualité de cadi,
charge qu'il tient de son grand-père Chérif, après de longues études
diplômantes dans les Medersas. Dès son jeune âge, il s'éprend de la
musique, notamment andalouse qu'il a pratiquée, jusqu'à l'âge de 70 ans
environ, avec son instrument de prédilection, la «kouitra». Cheikh
Boualem était également un formateur qui a transmis ses connaissances à
plusieurs disciples dont le plus célèbre fut le maître, Sadek El Bejaoui
«qui lui doit beaucoup, à ce que l'on dit. Cheikh Boualem avait plus
d'une corde à sa kouitra. Outre son talent de musicien, «il était
également un prolifique auteur et compositeur de chansons au style
léger, le plus souvent du genre humoristique (très apprécié à l'époque
et qu'il convient de restituer dans son contexte historique et culturel)
en kabyle et en arabe, mais également de qacidate qui figurent dans le
répertoire d'artistes de renom. Néanmoins, sa plus célèbre œuvre est
incontestablement «Y a belaredj» , qui a franchi les portes rarement
accessibles de la postérité, dans l'art lyrique algérien. On ne sait si
cette activité fut une simple parenthèse séquentielle dans son parcours
multifacettes, ou un hobby qui l'a suivi durant une grande partie de sa
vie. «Ce qui est certain, c'est que ce féru de musique andalouse a
rarement délaissé sa première passion musicale ; les nombreuses
représentations avec les maîtres de Tlemcen qu'il côtoyait régulièrement
et à Béjaïa, le prouvent», si besoin est.
Un double questionnement
Revisiter ce texte, qui pose un double questionnement sur l'auteur et le
sens prétendument dissimulé du quatrain s'impose. Pour cette démarche
réflective, nous nous sommes employés à retenir des informations
préalablement hiérarchisées et synthétisées, celles qui nous semblent
fiables et exploitables. Faute de documentation et de témoignages de
sources primaires suffisants, force est de constater que le résultat est
assurément incomplet. Pour remédier à cette lacune, nous nous sommes
efforcés à créer des analogies et à établir des liens hypothétiques.
Nous considérons toutefois que cette approche est susceptible d'ouvrir
des pistes d'exploration attrayantes pour des études, où la capacité de
pensée et d’expression musicales, corrélées aux particularités
socioculturelles seront profitables à la collectivité. Comme mentionné
plus haut, partant de la certitude que l'auteur est Cheikh Boualem
Bouzouzou, nous considérons que la question de la propriété de l'œuvre
est désormais caduque. Demeure la 2e interrogation, pour laquelle nous
viserons à trouver, sinon une réponse incontestable, du moins, tâcher de
contribuer à sa compréhension en repérant les causes et les conséquences
qui s'y rattachent.
F. G.
(A suivre)
Notes :
1. M. Rouchdy Bouyahia, fils de Cheikh Sadek El Bedjaoui et
président de la fondation éponyme, et M. Boualem Bouzouzou, petit-fils
de l'auteur Cheikh Boualem dit Boualem El Qadi datent l'écrit après la
première guerre mondiale, approximativement vers 1920.
2. A la lecture des couplets de ce poème, qui décrit avec beaucoup de
sensibilité, l'affliction profonde et la contrition sincère d'une âme en
peine, il est difficile de railler cet étrange sentiment. Pour ma part,
j'estime que cette position s'attache à un sophisme imaginaire.
Cependant, il est certain que tout ce qu'on pourra avancer ne sera que
conjectures, malgré cela, il faut croire que ce texte véhicule d'une
façon subliminale cette idée. Et force est d'admettre que la grande
majorité des auditeurs la considèrent comme une poésie du genre
«courtois», les commentaires sur la toile confirment qu'il est
extrêmement difficile de tordre le cou aux idées reçues et à la rumeur.

3. Le patronyme Bouzouzou pourrait provenir de Bouzou ou père de Ouzou
qui signifie homme grand de taille en osmanli, mais aussi le genêt en
berbère
4. La futile digression à propos de la paternité du texte est
conséquemment close. L'œuvre a été corroborée par son petit-fils Boualem
qui a interprété la chanson, à l'occasion de l'hommage rendu par Djamel
Allam à Guerrouabi le 9 septembre 2012 (cité par la presse), également
par M. Rouchdy Bouyahia, président de la fondation Cheikh Sadek El
Bedjaoui, enfin le Cheikh Sadek El Bedjaoui attribue le poème «Ya
bellaredj ya touil el gaïma» à Cheikh Boualem Bouzouzou, il a donné au
demeurant le texte avec l'air (version originale) à son dernier élève,
M'hamed Schbayen qui l'a enregistré sur K7 commerciale, ce qui n'écarte
pas l'éventualité que le poème chanté auparavant ait subi des
altérations, voire des pollutions.
5. In Rouchdy Bouyahia, président de la fondation Cheikh Sadek El
Bedjaoui.

Categorie(s): voxpopuli

Auteur(s): lesoir

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