YA BELAREDJ !: CHANSON ÉROTIQUE OU MARQUE DE REPENTANCE ? (2)

Lesoir; le Dimanche 16 Decembre 2012
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Par Farid Ghili
Le fameux quatrain (supra) serait donc, de l'avis des censeurs, un trope
sexuel, par suggestion aux parties génitales de l'homme et de la femme.
Ce à quoi, la vox populi dominante, (faut-il rappeler que durant plus
d'un demi-siècle, à peine a-t-on entendu un murmure qui va à l'encontre
de cette tendance), réputée ordinairement pudibonde dans son expression
publique, par la magie de la fantasque métaphore, a décidé de
l'estampiller de l'infâme cachet de l'érotisme(6). Un terme au demeurant
tabou, dont la seule évocation déchaîne le courroux des faux dévots. Il
est vrai que la société algérienne qui était (est encore de nos jours)
fortement imprégnée par son milieu rural obéissant à la survivance des
pratiques sociales anciennes, est peu encline d'embrasser le discours
normatif urbain. Ce qui pourrait expliquer, a fortiori dans les années
50, la difficulté d'adhésion au long processus d'intégration culturelle
de la part des ruraux, des conurbanisés et des néo-urbains, notamment
des «primo-arrivants» généralement illettrés.
Du social et du territorial
Cette théorie, qui poussera certains à nous reprocher d'entrer dans
le jugement de valeur, auxquels nous opposerons sereinement le jugement
de réalité, pourrait trouver sa raison dans le rapport population
rurale/population urbaine (généralement concentrée à la périphérie ou
ghettoïsée), reflétant la prédominance des premiers, du moins en ce qui
concerne la présence des Algériens musulmans, comme ils étaient
couramment étiquetés durant l'époque coloniale. Mais comme le prévient
Yves Raibaud, chercheur au CNRS : «Partir d'un objet particulièrement
flou (la musique) et le corréler avec un autre objet particulièrement
discutable (l'espace) est un exercice périlleux.» Ce concept d'associer
un genre musical à un territoire, qu'il soit perçu du point de vue de
l'interrogation des modes musicaux ou de la représentation des pratiques
sociales, aboutit à un même constat : les musiques «font partie des
représentations communes à un groupe ou à une société dans un temps et
un lieu donnés. Les pratiques musicales et les musiques, quelles
qu'elles soient, produisent en conséquence du social et du territoire».
L'imaginaire populaire veut voir dans ce refrain aux tournures
assurément polysémiques, un poème attaché aux joies éphémères de
l'existence, vantées et pratiquées par les épicuriens de la Grèce et de
Rome, ou se risque même à le comparer aux célèbres Robaâyiate(7) du
Perse Omar Khayam, en usant du discours équivoque des soufis, qui donne
un sens transcendantal, qu’un profane non averti pourrait prendre pour
un poème du genre courtois.
Des couplets positifs
Alors que ses laudateurs, se fondant sur les couplets au ton triste,
frappé de nostalgie de l'élégie, y retrouvent de préférence, une humble
forme de repentance en témoignant les regrets que l'on a de ses
égarements, de ses fautes et du désir de se racheter avec Dieu. Des
couplets positifs, qui semblent cristalliser l'expression d'un acte de
conscience en sortant de bonne grâce, du tacite et de l'ambigu renvoyés
par le refrain. Cheikh Boualem ne vivait pas comme un reclus coupé de la
communauté, bien au contraire, ses liens permanents avec ses maîtres,
ses élèves, ses compagnons, son environnement social, ainsi que sa
personnalité, lui permettaient de garder un contact de proximité avec un
milieu social porté vers la religiosité et la bigoterie et suivre ainsi
son mouvement, en restant en accord avec ses convictions. Ce qui leur
fait dire que la plume de Boualem El Qadi est propre et irréprochable en
ses moindres détails. Ce faisant, ils estiment que ces calomnies, qui
exhalent une odeur d'hypocrisie, contre un homme qui a toujours accompli
ses devoirs dans l'intégrité de sa conscience, sont bonnement l'œuvre de
jaloux, qui veulent jeter sur lui le discrédit, en excitant si bien la
rumeur populaire, qu'elle devint pour tous, la Vérité. Il n'est pas
inintéressant de rappeler que cette façon de toucher l’inconscient
collectif, par des allégories quelquefois truculentes, et provoquer
l’imaginaire populaire en s'adossant à des animaux, est loin d'être un
cas isolé dans la chanson populaire algérienne. Les exemples, non
exhaustifs d'El Hadj El Anka (El H'mame), d'El Badji (El Meknine Ezzine),
ou encore de Slimane Azem (le chantre de la chanson kabyle) qui s'est
inspiré librement des fables animalières pour croquer des personnalités
publiques ou stigmatiser le colonialisme assimilé aux sauterelles (El
Djrad), sont encore présents dans notre mémoire.
Un caractère élitiste, inaccessible à la multitude rurale ou
néo-urbaine
Pour autant, si des paroles de chansons devaient, un tant soit peu,
émoustiller les sens, la célèbre chanson arabo-andalouse, «Qoum Tara»(8)
ainsi que bien d'autres de la même veine, qui pousse à un hédonisme
inconditionné, avec ses vers envoûtants d'une magnifique ordonnance,
serait indubitablement plus encline à le faire. Il est vrai que ce thème
du répertoire andalou revendique très fort un attrait déclaré pour les
plaisirs de la vie, marquée par la conception du «carpe diem», «cueille
le jour» (présent, sans te soucier du lendemain), chère au poète romain
Horace, captif consentant de l'épicurisme. Mais le texte exprimé en
arabe classique et le prestige mythique d'el moussiqa el andaloussia,
généralement définie comme musique classique ou savante, dans la sphère
arabo-andalouse, lui confèrent d'emblée un caractère élitiste,
inaccessible à la multitude rurale ou néo-urbaine, qui ne se reconnaît
pas dans ce genre musical, propre aux classes citadines (ou se
revendiquant comme telles), d'un niveau social relativement élevé,
généralement lettrées et profondément mélomanes. Ses détracteurs ont
leur accent d'honnêteté lorsqu'ils expliquent aussi ce rejet, par le
fait qu'ils y soient franchement réfractaires, car la considérant
réservée à un cercle restreint de snobs et d'intellectuels et aussi, en
raison de l'horrible ennui qu'elle suscite, et qui de plus, nécessite
une maîtrise de la langue arabe classique et une certaine maturité
musicale. C'est donc, une réalité culturelle que d'affirmer que la
musique arabo-andalouse a du mal à s'ancrer ou simplement s'insinuer
dans les cités dortoirs des «villes-bidon», ainsi que dans les douars et
kheimatte de l'Algérie profonde. Constat peu flatteur mais révélateur
d'une incompatibilité largement partagée par les partisans, à l'opinion
déjà arrêtée, de chaque genre musical. Ce qui soulève l'interrogation
sur les liens antagonistes qu’entretiennent la culture classique dite
intellectuelle et la culture de masse, supposée rudimentaire,
schématisée par le divertissement, que certains traduisent rapidement
par savoir et plaisir. Il faudra bien un jour faire la peau à ces idées
reçues, qui consistent à segmenter le concept de culture, en deux
catégories : la première, qui aurait l'apanage de la connaissance et
l'autre, un esprit vide. Mais ceci est une autre histoire. Cette
digression nécessitant à elle seule, une réflexion approfondie.
L'émergence d'un raï lubrique
De notre point de vue, l'imprévoyance de Boualem El Qadi
proviendrait du changement inopiné de l'auditoire, dès lors que le
poème(9) qui se voulait ésotérique a dévié de son dessein initial, en
captant l'audience d'un large public majoritairement incultivé, marqué
par une perception subjective de compréhension et qui donne ainsi lieu,
à une lecture intimement prosaïque. Cette hypothèse tend à asseoir
l'idée que son écoute (sa lecture) a frappé et ébranlé l'imagination,
lâché les fantasmes quasi pathologiques, voire les frustrations d'une
société furtivement phallocrate, qui se retrouvera pleinement dans les
chansons irrévérencieuses des cheikhate (dont la célèbre Rimiti était
l'icône vivante), prémices de l'émergence d'un raï lubrique, longtemps
banni, qui se libérera brutalement des contingences, en transgressant
violemment tous les tabous avec un coup de pied aux faussetés
tartuffades, qui le confinaient dans le confidentiel. Ce faisant, ce ne
serait pas la première fois que des auteurs musulmans hiératiques
recourent à ce genre d'expression grivoise. L'histoire du Cheikh et
imam, Sidi Mohamed El Nefzaoui, au début du XVIe siècle, condamné à mort
par le bey de Tunis, qui pour sauver sa vie, rédigea un traité(10)
destiné à réveiller l'ardeur épuisée du sultan, en l'initiant aux
mystères de l'érotisme, en est une illustration. Cependant, le rang
qu'occupait, dans une société foncièrement traditionnelle, voire
rigoriste, marquée par l'islamisation des pratiques sociales, Cheikh
Boualem Bouzouzou avec un profil concordant à son époque (famille de
notables, cadi et petit-fils de cadi), fortifie l'opinion fortement
ancrée auprès du grand public, estimant qu'une personnalité de cet
acabit ne peut décemment révéler ses véritables sentiments en public,
sans porter atteinte à sa dignité et à l'ancestral respect de soi même,
représenté par la notion de «charaf », une valeur éthique de la «Aaçabya»(11)
chère à A. Ibn Khaldoun. C’est pourquoi, lorsque ce n'est pas de façon
anonyme, l'écriture d'un texte à mots mesurés obéit à ce raisonnement,
somme toute logique.
Alors, érotisme et/ou repentance ?
Les bouddhistes affirment qu’il y a cinq manières de répondre à une
question : répondre par Oui, répondre par Non, répondre par un Silence,
répondre par une Contre-question et enfin, répondre par une Question
détournée ; décision bien accommodante, il est vrai. Serait-il
hasardeux, en se reposant sur le raisonnement primitif du poème, de
décrypter que le refrain porte les marques d'une certaine indécence et
d'un dérèglement moral(12) durant la période (7 ans) d'égarement et que
les couplets, en revanche, expriment une repentance tourmentée, causée
par les regrets ? Chacun adoptera la réponse qui l'arrange, en gardant
en pensée cette maxime, en guise de conclusion : «C'est à l'imagination
que les plus grandes vérités sont révélées et si elles échappent à notre
jugement, l'imagination seule les voit.»(13)
Notes
9. Le refrain en question est ennéasyllabe, c'est-à dire-composé de
neuf syllabes, à rimes croisées ; les vers des couplets sont, en
revanche, de longueurs variables (8 à 10 syllabes), ce qui donne la
sensation curieusement antinomique de je-ne-sais-quoi de bâclé,
d'improvisé, mais en même temps de rigoureux et ponctuel, en raison,
semble-t-il, de l'assonance des mots,
10. Le jardin parfumé, un manuel d'érotologie tout comme Le collier de
la colombe, une œuvre de jeunesse d’Ibn Hazm l'Andalou non conformiste
(994-1063), et Le guide de l’éveillé d’Ibn Foulayta (XVe siècle),
11. Aaçabya s'exprime essentiellement par l'unité et la cohésion d'un
groupe fondé sur la parenté en ligne agnatique. La valeur d'un groupe
est fondée aussi par le respect de deux concepts, en l'occurrence «Charaf»
(Noblesse selon la traduction de Monteil mais aussi Honneur) et «Hasab»
(prestige).
12. Les œuvres d'auteurs musulmans qui relèvent de l'amour courtois sont
très nombreuses où s’illustrent deux grands noms, Umar Ibn Abi Rabi'a
(644-719), surnommé le Casanova de Médine, et Abou Nuwas (757-815), un
libertin réputé. A contrario Saadane Ben Babaali, lors d'une conférence,
citera Mahieddine Ibn Arabi auteur de 28 mouwachah soufis, avec des
inclinations d’apparence sensuelle en fin de strophes, mais en réalité,
elles ont des symboliques inhérentes à l’amour divin, car il existe,
précisera-t-il, un chemin secret entre le corps et le cœur et entre le
cœur et Dieu. Notre réflexion serait un oubli contrariant, si nous ne
citions pas ce remarquable ouvrage de Mohamed Souheil Dib, Le trésor
enfoui du Melhoun, une anthologie de la poésie algérienne, dont une
partie est consacrée au Chiir Melhoun du genre courtois (ghazzal), écrit
par ces maîtres du malhoun que sont Ben Triki, Ben M'sayeb, Ben Guittoun,
et bien d'autres.
13. Fawzi Saadallah, auteur notamment de l'ouvrage Les juifs d'Algérie ;
Les cercles artistiques et musicaux» que nous avons sollicité, a une
opinion bien tranchée sur la question en affirmant : «Je ne vois pas où
est l’érotisme dans ce poème ni de références à la sexualité. C'est un
joli poème d'amour très touchant.» Et de conclure, le poète s 'adresse
tout simplement à la cigogne qui vit au-dessus de son toit en une
complainte d'amour. Une tradition classique dans la littérature arabe, à
l'exemple d'Abou Firas qui dans sa prison à Byzance, en observant en
face de lui une colombe lui exprimant sa souffrance d'être privée de sa
liberté lui dit : A la colombe se lamentant près de moi je dis :

Categorie(s): voxpopuli

Auteur(s): lesoir

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