YAHIA GUIDOUM, CHEF DE FILE DES REDRESSEURS DU RND, AU SOIR :: «Pour nous, Ouyahia n’existe plus»

Lesoir; le Dimanche 23 Decembre 2012
2

Entretien réalisé par Badredine
Manaâ.
On le disait affaibli par la maladie. Pourtant, le Yahia Guidoum qui
nous reçoit au quartier général des contestataires du RND d’Ahmed
Ouyahia semble avoir retrouvé une seconde jeunesse. Nommé coordinateur
national du mouvement de redressement au début du mois de novembre
dernier, il a réussi à rallier à sa cause la plupart des cadres du
parti, à commencer, dit-on, par la quasi-totalité des ministres RND. Une
crédibilité qu’il doit à son parcours au sein du parti et même en marge,
lorsqu’il a été écarté des instances par l’actuel secrétaire général.
Une formation politique dont il a grandement pris part à la création.
Des témoignages rapportent en effet que Yahia Guidoum, alors ministre de
la Santé du gouvernement Sifi, a été le premier à suggérer au président
Zeroual, en pleine réunion du Conseil des ministres, de lancer une
nouvelle formation politique à même de faire contrepoids au FLN de
Abdelhamid Mehri, fer de lance, en cette période-là, du traité de
Sant’Egidio. Connu pour son franc-parler, l’homme réitère dans cet
entretien sa détermination et celle de ses compagnons à faire tomber
celui qui a trôné sans partage sur ce parti depuis 1999.Vous dirigez depuis quelques semaines un mouvement de
redressement du RND, pourquoi ce mouvement ?
Encore une fois, je tiens à préciser que le mouvement initié n’est
en aucune façon une guéguerre de personnes mais un rejet total et absolu
d’une gestion autoritariste, despotique et totalement injuste depuis
plusieurs années. Malgré les appels qui ont été adressés au SG du parti,
son aveuglement lui a fait croire que notre silence responsable était de
la faiblesse. La glaciation intolérable du parti a justifié notre
mouvement.
Mais ce constat ne date pas d’aujourd’hui. Pourquoi avoir attendu
jusqu’à maintenant pour mener cette action ?
Il est vrai que depuis plusieurs années, la gestion administrative
dévoyée et autoritaire de façade a été la marque déposée du parti à
telle enseigne que certains titres l’encensaient. A cette grave dérive
nous avons opposé notre silence responsable arrimé à notre éducation et
notamment au respect de notre adhésion initiale au parti. Nous sommes et
nous mourrons RND !Je dois souligner que nous bannissons toute forme de
violence qui perturberait une paix civile chèrement acquise. Nous
pensions que notre retrait pouvait induire chez le SG un sursaut d’éveil
mais malheureusement pour notre parti, le SG est resté muré dans son
aveuglement. Et en toute objectivité, c’est nous et seulement nous qui
avons porté le SG à ce poste de responsabilité. A l’époque, nous avions
vu en lui un jeune cadre compétent, ouvert à la concertation et surtout
rassembleur ; il devait, avec notre concours, porter le RND au sommet
des formations politiques. Malheureusement, il a pris le chemin que
lui-même au départ dénonçait : gestion despotique, absence totale de
dialogue et réflexe absolu des faibles : «Vous n’avez rien à dire, je
sais mieux que vous tous !» Mais chaque chose en son temps. Nous avons
patiemment attendu le moment où, face à un bilan catastrophique, il
finirait par reconnaître son échec. Et comme toujours animé d’un sens
pédagogique perfide, il tente de noyer son échec personnel derrière la
formule : «C’est un échec collectif !» Même à ce niveau de
responsabilité, il cherche à se disculper. Exemple parfait de petitesse.
Avouons ensemble l’obligatoire nécessité de réparer notre responsabilité
initiale en exigeant son départ, sans exiger réparation des dégâts
occasionnés par sa gestion.
Vous dénoncez votre marginalisation par Ouyahia. Pourtant, il pourrait
vous rétorquer que la plupart de ceux qui le contestent aujourd’hui, qui
sont – ou ont été – ministres ou élus nationaux, lui doivent leurs
parcours…
Je tiens justement à cette occasion à faire une mise au point claire
et publique : aucun des membres des gouvernements passés et acquis au
mouvement de redressement ne doit son destin politique à la cooptation
ou à la bonne grâce d’Ouyahia. Je parle sous le contrôle des amis ici
présents (Yahia Guidoum désigne Amar Zegrar, Mouldi Aïssaoui et Bakhti
Belaïb). Le fait qu’il se plaigne de l’absence de renvoi d’ascenseur de
notre part est dénué de tout fondement, et ce, de quelque manière que ce
soit. Les commentaires relatifs aux dernières élections locales et
l’apparente appréciation positive des résultats ramenés à la personne du
SG sont totalement erronés. A ce sujet, je me dois de souligner que
c’est le parti, en tant que tel, qui a bénéficié, encore une fois, de
l’estime et de la confiance d’un nombre appréciable de militants. Il
faut également souligner que nous avons appelé les militants et
sympathisants à une forte participation et au soutien des candidats
honnêtes, sincères, intègres, patriotes, engagés et non corrompus. Oui,
effectivement, nous avons aidé notre parti, le RND, lors de ces
élections. Personne ne peut revendiquer à lui seul les résultats
obtenus.
Y a-t-il eu des contacts ou tractations entre le courant redresseur
que vous représentez et Ahmed Ouyahia et/ou ses proches collaborateurs ?

Il faut d’abord noter qu’Ahmed Ouyahia n’a pas de collaborateurs au sens
classique du terme puisqu’il est convaincu d’incarner à lui seul la
quintessence du parti. Il ne saurait y avoir ni contact ni tractation,
car toutes les voies de recours ont été épuisées. Jamais l’image de
marque de notre parti n’a été autant ternie qu’aujourd’hui. Sinon
comment peut-il se réjouir des résultats obtenus dans les dernières
élections locales alors qu’il est de notoriété publique que le rôle
majeur joué par la «chkara» a été plus que déterminant ? Pourquoi est-ce
que ce SG, en qui nous avions cru par le passé et qui tenait un discours
anticorruption, de transparence, ferme-t-il les yeux et encourage même
des procédés aussi néfastes et aussi nuisibles au pays ?
Pourtant, Ahmed Ouyahia est l’un des rares hauts responsables du pays
à parler ouvertement de ce système de «chkara» et de corruption.
C’est justement ce qui nous avait induits en erreur au début. Nous
avions cru qu’il s’agissait effectivement d’un militant anti-corruption.
C’est ce qui a fait que nous nous sommes tus au début. Il faut dire vrai
: notre conscience nous taraude parce que nous l’avons laissé faire
lorsque, sous prétexte d’opération mains propres, il a mis un certain
nombre de cadres de valeur en prison. Je peux dire que, par notre
silence à l’époque, lorsque nous avons baissé les yeux alors que ces
cadres étaient jetés en prison, nous avons été passifs et complices visà-
vis de ce qu’on croyait qu’Ouyahia était.
Vous vous êtes déclarés tout à l’heure pour le «plus large
rassemblement possible » au sein du parti, à l’issue de la dernière
réunion du bureau national, Ouyahia avait justement insisté sur une
nécessaire préservation de l’unité du RND, n’y a-t-il pas de terrain
d’entente possible ?
Le seul terrain d’entente possible et envisageable est qu’Ouyahia quitte
la direction du parti ! Chacun connaît le bilan absolument négatif de ce
monsieur à la tête du parti. Le fait qu’il prenne conscience tout d’un
coup, et qu’il appelle à cette unité qu’il a lui-même détruite, est, à
bien des égards, révélateur de son bilan. Son départ scellera l’unité du
RND. Comment se fait-il qu’un parti, né dans un contexte très difficile
pour le pays et avec l’assentiment et les encouragements de larges pans
de la société, et qui avait très vite réussi à imposer sa présence sur
la scène politique nationale puisse se retrouver aujourd’hui dans une
pareille situation ? Cette situation est, donc, le résultat d’une dérive
structurelle que connaît le parti depuis plusieurs années.
Des indiscrétions de presse prêtent à M. Ouyahia l’intention de ne
pas briguer un nouveau mandat lors du prochain congrès. Il envisagerait
même d’en faire l’annonce lors du conseil national du RND qui se réunira
le mois prochain…
Je vous dirais, au nom de tous mes compagnons, que s’il croit aux
petites manœuvres et aux petites tactiques dans lesquelles il s’est
complu jusque-là – c’est d’ailleurs un domaine où il est devenu orfèvre
– nous ne marcherons pas. Qu’il soit candidat ou pas, candidat des uns
ou des autres, pour nous, Ahmed Ouyahia, secrétaire général du RND,
n’existe plus ! Il est mort dans nos cœurs, dans le cœur des vrais
militants et patriotes nourris des sentiments d’égalité et d’équité dans
la distribution des chances d’accès. Il est mort car il a recouru à tout
ce que la raison et la morale politique réprouvent, et je comprends un
certain nombre de collègues et de compagnons qui se sont prêtés au jeu
d’Ouyahia. Je suis navré qu’il ait donné l’illusion de statuts nouveaux,
de responsabilités nouvelles à des ignorants. Nous en sommes meurtris.
Car jouer avec l’innocence des gens et la naïveté de vrais fils de
l’Algérie. Notre pays ne mérite pas le sort que cet homme lui a dévolu.
On n’a pas le droit de manipuler l’esprit, l’âme et la croyance des
Algériens avec autant de facilité et de dérision. Voilà ce qui me
révolte. Qu’il manipule un universitaire, qu’il tente d’asservir un égal
à lui, cela peut se concevoir chez certains politiques ; mais qu’il
profite d’innocents ignorants en leur accordant de faux statuts, cela
est monstrueux ! Cet homme a joué et a profité de la fascination de
certains vis-à-vis de la chose matérielle. Il a fait montre d’une
passivité remarquable face à l’émergence de la corruption, ca je le lui
accorde. Mais je ne lui accorderais pas de médaille quand il déclare
qu’il préfère un analphabète, un bac moins neuf, à un cadre car
l’analphabète me remplit les salles. C’est ça l’Algérie du 21e siècle ?
C’est ça le pays d’un million et demi de chahid ? C’est ça la destinée
des Algériens ? Mais, c’est plus féroce que Naegelen qui, lui au moins,
avait les yeux bleus, les cheveux blonds et qu’il défendait ouvertement
l’ordre colonial.
Mais là, ça vient de quelqu’un qui se dit fils du peuple. Mais face à
votre mouvement, M. Ouyahia peut se prévaloir de la confiance des
instances du parti, à l’instar du conseil national du RND qu’il réunira
en janvier prochain. Où situez-vous, donc, votre combat ? A l’intérieur
de ses instances ou en marge ?
Notre combat est mené sur deux volets en apparence distincts mais qui,
en fait, constituent un tout. Il y a d’abord notre travail en direction
de nos compagnons qui ont été abusés par le SG au niveau du conseil
national. A ce niveau, je dirais que beaucoup ont réagi positivement à
notre démarche et ont signé le document exigeant la destitution d’Ouyahia
et je tiens à exprimer mon admiration vis-à-vis de leur courage. Que
quelqu’un qui doit son statut, au sein de cette instance, à Ouyahia et
qui fasse son mea-culpa et revienne dans le droit chemin et signe pour
la destitution, je trouve cela très beau. Ne serait-ce que le fait que
nous ayons recueilli, jusque-là (l’entretien a été réalisé le mardi 18
décembre, ndlr) près de 120 signatures de membres du conseil national,
sélectionnés, nommés et entretenus par lui, devrait lui ouvrir les yeux.
S’il était vraiment le fils du peuple et le patriote pour lequel il veut
se faire passer – ce qui s’est avéré être une immense tromperie –
pourquoi ne s’en irait-il pas dans la dignité ? Celle des vrais
Algériens, des vrais enfants du peuple. Et nous l’invitons donc à se
retirer dans la dignité et l’honorabilité. Dans le cas contraire,
ira-t-il jusqu’à prendre la lourde responsabilité de compromettre
gravement l’unité du parti ?
Que se passera-t-il concrètement en cas de refus de sa part ?
Comptez-vous boycotter ce conseil national ? Imposerez-vous l’adoption
d’une motion de défiance ?
Laissez-moi vous dire d’abord que ce conseil national est
illégitime. Est-ce que vous comprenez, vous, qu’un secrétaire général de
parti, pour les besoins de la cause, rapatrie des membres du conseil
national qui l’ont déserté et qui ont concouru lors des élections dans
d’autres formations politiques ? Cela ne s’est jamais vu nulle part, et
Ouyahia l’a fait ! Secundo, nous l’avertissons solennellement : le
conseil national ne se tiendra pas. Nous sommes décidés à le différer, à
notre convenance, par tous les moyens. Dans ce cadre, et vis-à-vis de la
paix civile, vis-à-vis d’un chahut dont le pays n’a pas besoin, nous lui
faisons porter l’entière responsabilité dans le cas où il persisterait à
le tenir. Il doit s’attendre à assumer toutes ses responsabilités s’il
essaye de jouer les fortes têtes !
Vous venez d’avancer le chiffre de 120 membres du conseil national
ayant, d’ores et déjà, signé cette motion de défiance. Quand pourra-t-on
en connaître la liste ?
Ce sera rendu public. Il y a d’actuels ministres, des sénateurs,
d’anciens et d’actuels hauts responsables. La composante qui le refuse
n’est pas du «tout-venant», bien au contraire, il s’agit là d’une
majorité «qualifiée». C’est pour cela que j’en appelle au sens de
l’honneur et du panache dont l’Algérien est connu. Si ses anciens
compagnons le récusent, pourquoi ne se retire-t-il pas de la scène ?
A-t-il des intérêts occultes à défendre ? Nous n’avons pas d’autres
choix, d’autres richesses, ni d’autres intérêts que notre parti. Un
parti qui a ses martyrs, comme Abdelhak Benhamouda, un parti qui a versé
son obole. Je pense notamment à feu Boutouiga qui a eu à souffrir du
sourire narquois du secrétaire général. Un sourire narquois que les
Algériens exècrent. Ce sourire qui hante la mémoire de ceux auxquels il
a dénié le droit de manger du yaourt ou d’offrir une pomme à leurs
enfants. Ce sourire narquois, il le payera.
Les noms de plusieurs ministres et hauts responsables ayant signé ce
document circulent dans les milieux politiques. Vous refusez pourtant de
les dévoiler. Pourquoi une telle discrétion s’agissant d’une position
politique ?
Ne s’agit-il pas de peur d’une capacité de nuisance d’Ahmed Ouyahia
? Je peux vous affirmer sur mon honneur et celui de mes compagnons
qu’aucun des responsables qui ont signé n’a jamais émis le vœu de ne pas
voir son nom dévoilé, et aucun n’a exigé la discrétion comme préalable à
son engagement. D’ailleurs, je tiens à rendre hommage à des ministres
qui sont venus signer cette motion et qui n’ont, à aucun moment, demandé
que leur signature soit gardée confidentielle.
Mais quand l’opinion publique les connaîtra ?
L’opinion publique aura la latitude de connaître la liste des
signataires au moment voulu.
Beaucoup d’analystes n’hésitent pas, à l’instar de ce qui se passe au
FLN, à établir un lien entre le timing de votre mouvement et l’échéance
de la présidentielle de 2014 pour laquelle on prête à Ahmed Ouyahia
l’ambition de postuler.
Ouyahia est un citoyen algérien. A ce titre, il a toute la latitude de
concourir aux joutes électorales qu’il aura choisies. Nous ne sommes pas
contre sa candidature éventuelle à la présidentielle, mais qu’il le
fasse ailleurs qu’au RND. Si, dans sa stratégie, il compte utiliser ce
tremplin, alors il se trompe lourdement. Nous, nous le récusons et nous
ne le laisserons pas faire.
B. M.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): B. M.

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..