Akli Youcef parle d’un trou financier de 3,2 milliards de centimes, “Moumen Khelifa sait que je ne mens pas”

Liberte; le Samedi 23 Mai 2015
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L’ex-directeur général adjoint de la caisse principale de Khalifa Bank, Akli Youcef, a reproduit jeudi devant le tribunal criminel près la cour de Blida, globalement, les mêmes déclarations tenues lors de l’instruction et durant le procès en première instance de 2007. Il a soutenu que Moumen Khelifa
venait au début personnellement chercher des sommes d’argent, puis il lui a communiqué une liste de noms qu’il a mandatés pour cette tâche. Des sacs de 1 million de centimes, de 5 millions de centimes, 10 millions de centimes sortaient ainsi, selon lui, de la caisse principale de Chéraga sans traçabilité jusqu'à atteindre un trou financier de l’ordre de 3,2 milliards de centimes.

Akli Youcef s’est présenté devant le président du tribunal criminel, Antar Menouar, en tant que témoin, après avoir purgé une peine de 10 ans. Le parcours de ce cadre de Khalifa Bank est surprenant. Il a un niveau de 3e année moyenne. Son expérience professionnelle, avant de rejoindre le groupe
Khalifa, se résumait à un poste d’agent administratif de l’Onalait, contrôleur de gestion à l’Enotras et enfin agent caissier à l’agence BDL de Staouéli où il a travaillé de 1988 à 1998.
Le magistrat tente de savoir comment étaient transportés et gérés les fonds envoyés des agences à la caisse principale. “Les recettes journalières des agences sont envoyées à la caisse principale avec l’entreprise Amnal dans des sacs scellés contenant aussi les écritures entre sièges. Je fais le comptage du montant global. Si des agences ont formulé des commandes de fonds, on les leur envoie, sinon, tout est transféré à la Banque d’Algérie.”
Le juge : “La caisse principale a-t-elle toujours travaillé de cette façon ? Et si le président-directeur général vous demandait un montant ?” Akli Youcef répond : “Khelifa venait au début personnellement quand il avait besoin d’argent, ensuite, il m’envoyait certaines personnes. Je lui donnais ce qu’il demandait en extra-comptable. Parfois jusqu'à plusieurs fois par jour. Les sommes que je remettais variaient entre 1 million de centimes, 5 millions de centimes et 10 millions de centimes et, parfois, 1 milliard de centimes.”
Parmi les personnes désignées par Khelifa, Akli Youcef cite Hafid Chachoua, directeur général de la sécurité et du transfert d’argent entre les agences, Dellal Abdelouahab, Abdelouahab Réda (protection rapprochée de RAK), Mir Ahmed (inspecteur général), Salim Bouabdallah (conseiller de RAK).
Le juge lui demande si cette situation lui paraissait normale d’autant qu’il avait une certaine expérience dans le domaine bancaire pour avoir déjà travaillé à la BDL. “La BDL, c’était étatique, pour Khalifa Bank, c’était lui le président-directeur général, et je ne faisais qu’exécuter ses ordres. C’était normal pour moi.” Antar Menouar résume : “Donc, vous avez compris que, à partir du moment que c’était une banque privée, Khelifa était libre de prendre de l’argent. C’est cela. Vous saviez quand même que l’argent provenait des clients de la banque et des entreprises publiques qui plaçaient leurs fonds ?” Il l’interroge sur la méthode qu’il utilisait pour cacher le déficit. “Pour moi, le solde comptable était justifié du moment que je remettais l’argent au P-DG. Tous les cadres de Khalifa Bank le savaient. Je ne faisais qu’exécuter des ordres, le solde comptable, je ne le cachais pas.”

“La caisse principale n’a jamais été inspectée”
Il n’y a jamais eu d’inspection de la Banque d’Algérie à la caisse principale, affirme Akli Youcef. “L’inspecteur général de Khalifa Bank, Mir Ahmed, a déclaré devant le juge d’instruction qu’Aloui, le DG de Khalifa Bank, l’a empêché d’inspecter la caisse principale. C’est vrai ?” L’ex-directeur de la caisse principale réplique : “Je ne connais pas Mir, c’est Aggaoua qui est venu. Une équipe d’inspection s’est présentée une fois et m’a montré un ordre de mission, puis il y a eu un coup de fil de je ne sais qui, et le chef de cette équipe m’a dit :
‘À un de ces jours.’ Et il est parti sans effectuer d’inspection.”
Le magistrat lui dit : “Donc, vous étiez un robot qui exécutait les ordres. Dites la vérité, nous ne sommes pas éternels sur terre. Quel était le retrait le plus important entre dinars et devises ?” Akli Youcef répond que, selon une comptabilité griffonnée au fil des jours sur un brouillon, quelque 3,2 milliards de dinars sont sortis de la caisse principale de cette façon-là.
Antar Menouar le confronte avec ses déclarations durant l’instruction où il aurait soutenu qu’il y avait un trou financier à la banque
Khalifa — caisse principale — de l’ordre de 200 millions de centimes et de 10 millions d’euros. Il aura droit à un peut-être.
Le tribunal s’intéresse par la suite à 11 écritures entre sièges (EES). Le témoin affirme avoir été convoqué à la direction où se trouvaient Nanouche, directeur de la comptabilité, et Chachoua Abdelhafid. C’était après l’arrestation de Guelimi et de deux cadres de la banque à l’aéroport d’Alger avec la somme de deux millions d’euros.
Akli Youcef déclare avoir reçu “une instruction” de la part d’Abdelmoumen Khelifa, par le biais de Hafid Chachoua, lui demandant de régler le problème du trou financier estimé à 3,2 milliards de dinars. “Chebli a préparé les EES sur mon ordre, je ne l’ai jamais nié.” Le juge lui fait remarquer que c’étaient des écritures entre sièges falsifiées. “Pour moi, à partir du moment où le P-DG a ordonné de le faire, c’était régulier. C’était lui le gestionnaire. J’ai appelé Nekkache Hammou, directeur de la comptabilité, il a accepté de signer. Je ne sais pas pourquoi il a changé d’avis par la suite. Si ma mémoire ne me trahit pas, c’est parce que l’administrateur de Khalifa Bank était déjà en place.”

Moumen Khelifa : “Les 11 écritures entre sièges ont été fabriquées à la maison”
“Quand le P-DG vous a appelé pour la régularisation des écritures en février 2003, il l’a fait de l’étranger ?” Akli Youcef déclare l’ignorer. La parole est donnée à Moumen Rafik
Khelifa : “C’est illogique, je ne peux pas donner l’ordre de sortir de l’argent sans documents. Les 11 écritures entre sièges ne sont pas sorties de la caisse principale. Les EES de la caisse principale sont numérotées 10.07 et celles qui ont été soit-disant régularisées portent le numéro 10.10. Donc, on les a fabriquées à la maison. C’est la première fois que j’entends que j’ai désigné des gens qui venaient prendre l’argent. On ne peut pas aussi parler de trou financier s’il n’est pas confirmé par des commissaires aux comptes.” Akli Youcef persiste et signe : “Khelifa et Chachoua savent que je ne mens pas.” Chachoua intervient à ce moment-là du box des accusés en rappelant à Akli Youcef qu’en 2007, la magistrate lui a posé trois fois la question pour savoir s’il venait prendre de l’argent et il a répondu que non.
Le témoin : “Oui, c’est possible, je ne me rappelle pas ce que j’ai dit lors du procès, cela fait tellement longtemps.” C’est au tour du procureur général d’intervenir, et il ne sera pas tendre avec le témoin : “Un directeur de caisse principale avec un niveau scolaire du collège et 90 000 DA de salaire. C’était pour être un pur exécutant ? Pourquoi 3,2 milliards de centimes ? Vous auriez aussi bien pu dire 4 milliards de centimes et en garder un peu pour vous. Si Khelifa a pris, qui prouve que vous, vous n’avez rien pris ?” Akli Youcef s’énerve : “Vous m’accusez, alors que j’ai déjà été jugé en 2007. Je n’ai rien pris et je ne le ferais pas dans cent ans. Peut-être que vous, vous l’auriez fait.” Le procureur général : “Je vais faire comme si je n’avais rien entendu.” Alors, le témoin fait une autre révélation en affirmant que le trou financier ne concernait pas seulement la caisse principale. Il s’est rendu compte qu’il existait des écritures entre sièges non régularisées aux agence des Abattoirs, d’El-Harrach et d’Oran. “J’en ai parlé une fois à Moumen Khelifa à l’occasion d’une discussion au téléphone, et il m’a dit qu’il fallait les laisser en instance et qu’on allait les régulariser en même temps que la caisse principale.”

La défense de Moumen met Akli Youcef devant ses contradictions
L’avocat Medjhouda rappelle au témoin qu’il a soutenu dans des PV devant le juge d’instruction que Khelifa Moumen ne s’est jamais déplacé à la caisse principale de Khalifa Bank. Il l’apostrophe aussi sur une de ses déclarations où il affirme qu’il a commencé par comptabiliser sur une feuille les sommes sorties de façon traçable, avant d’abandonner. “Comment a-t-il donc fait le compte total ?” Me Medjhouda pose une troisième question, encore plus gênante : “Vous avez affirmé que vous remettiez à Khelifa et ensuite à ses proches des chiffres ronds. Alors comment cela se fait-il que la régularisation des 11 écritures entre sièges se soit faite en centimes et comment expliquez-vous la présence dans la dernière EES de 5 florins néerlandais et des francs français alors que cette monnaie n’était à l’époque plus en circulation?” Me Lezzar prend le relais : “On n’a pas soi-disant exigé des pièces justificatives pour les retraits opérés au profit de Moumen Khelifa, n’aviez-vous pas peur qu’il meure et qu’on vous endosse la responsabilité ?” Akli Youcef répète inlassablement : “Il ordonnait et moi j’exécutais.”

N.H.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nissa Hammadi

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