APPRENTISSAGE DE LA LANGUE TAMAZIGHT, Zedek Mouloud fait école dans la chanson kabyle

Liberte; le Samedi 7 Avril 2012
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Comme traditionnellement en Kabylie la langue vit d’abord par la voix, Zedek a su nous faire découvrir et produire les réelles capacités de celle-ci à exprimer, à interpréter et à concevoir la vie loin des stéréotypes faisant dans la conversion de l’engagement et à l’écoute des sons des trompettes sonnant le rassemblement.La textuelle de Zedek Mouloud se caractérise par une intense exploitation des idées à travers une succession de vers additionnels où, hormis le refrain, il y a une totale absence du phénomène de la répétions qui installe la lourdeur. Ainsi il en ressort une richesse langagière, un vocabulaire fourni et une parole faite. L’artiste donne l’impression de poursuivre les mots et de prolonger les formulations jusqu’à épuisement des sens dénotés. Il s’inscrit en droite ligne de l’analyse faite par Mouloud Mammeri qui disait : " si les mots n’étaient que ce qu’ils veulent dire sans rien au-dedans ni au dehors il y a longtemps que ce serait la fin de toute littérature en particulier des littératures orales ". Un même mot que Mouloud utilise jusqu’à quatre, cinq voir six fois dans une même phrase prend toutes les fois un sens différent et devient un amplificateur de l’idée émise. Ainsi, le parolier nous fait entrevoir que la santé d’une langue et son évolution ne sauraient dépendre ni relever du seul exercice purement scolaire. L’évolution d’une langue résulte aussi des productions des créateurs que sont les artistes, les conteurs, les poètes, les écrivains, les chroniqueurs, les comédiens, les journalistes dont l’intervention sur la langue est un savoir penser et un savoir traduire une pensée. Voila pourquoi Zedek est une voie prospective d’école, une voie pour un modèle d’école. Il n’est pas un hasard que ses textes soient des sujets étude et d’analyse dans l’enseignement aujourd’huiLa langue berbère a l’avantage de ne pas vivre certains côtés embarrassants tel le classicisme qui oppose une langue ancienne contre une langue dite savante ou de prestige dont la domination à terme sur la langue naturelle parlée fera apparaître de graves conséquences. Il n’y a pas également de langue de classe ? Ce qui naturellement a permis une stabilité visible du groupe social. Il y a une langue disponible pour tous mais dont la valeur dépend des efforts de chaque locuteur. Il reste que dans une langue de la parole, comme c'est le cas ici traité, parler est un exercice ardu. Parler c'est avant tout traduire une pensée par une succession logique de mots car l’art de bien parler est la clef de la réussite. Aussi, tout orateur sait qu'il doit faire jaillir des mots des images expressives et claires et chanter c’est aussi parler à un auditoire. Parce que l'on craint de mal parler, de mal chanter alors il est toujours difficile de parler et de chanter. D’aventure l’orateur ne conçoit pas le droit à l'erreur et même le droit à "l'insensé". Cette contrainte pousse souvent le parolier à s’infliger une autocensure. Pour être dans la "justesse" de la parole, le communicant préfère s'assurer et renforcer souvent son discours par le recours au proverbe : ce code de la parole parfaite, cette phrase qui a fait ses preuves. Avec l’introduction du proverbe on est comme pratiquement sûr de dire quelque chose de juste et de "sensé". Zedek Mouloud, lui, veut se passer de cette compensation, peut être même de ce dédommagement. Il sait que lors qu’on lit les poèmes de nos illustres poètes et poétesses anciens cela nous interpelle aujourd’hui sur les usages que nous faisons de la langue. Transmission de la langueL’appauvrissement langagier progresse et s’installe peu à peu. Aussi s’acharne-t-il à contribuer à assurer à la langue une transition ; celle allant de son état de langue de proximité à l’état d’une langue de portée. Voila pourquoi Mouloud s’en est allé choisir dans le sillage de nos aèdes de créer lui-même des vers que le public hisse intuitivement au rang justement de proverbes. Que de fois n’avons-nous pas entendu évoquer au détour d’une conversation un vers de Zedek Mouloud à l’image de " Ceux qui dont l’attitude est de fossoyer savent qu’ils ne peuvent soudoyer la vérité "  (Yezra di tidett ur itett ". Il était utile, il était même temps que ce créateur veille à ce que nous ne soyons pas coupés de ce qui a été par rapport à ce qui va venir.Mais au-delà de ce que Zedek a rapporté en termes de valeurs expressives, nous noterons une intervention particulière qu’il a exercé sur la langue. Avec des mots disposés dans des formes et des styles personnalisés, l’artiste donne du sens au moindre bout de phrase. Il arrive ainsi à communiquer ce qui pouvait paraître inexplicable. Ce qui laisse apparaître un enchaînement d’idées qui renseigne parfaitement sur les structures bien ordonnées de la langue. Ce n’est pas se tromper que de dire que Zedek Mouloud est pour la chanson kabyle ce que Belaid At Ali a été pour la littérature kabyle des années 40.Dans le répertoire de Mouloud on ne décèle nulle part le souci de la forme pour la forme et de l’esthétique pour l’esthétique qui l’auraient obligé à ne faire que corriger et à prendre certaines distances qui introduisent des transformations sur le naturel. Imprégné et damasquiné dans l’événement qu’il traite, Mouloud a créé un genre mesuré : un mode de pensée imagé et précis. Ainsi, il a su restituer à la langue berbère de Kabylie son éloquence et sa rhétorique légendaire exprimée durant des siècles à travers une oralité dominante et encore d’actualité dans le milieu social. Il ne s’est pas abandonné à des effusions faciles. Il a développé plutôt le culte de la perfection la plus féconde. Au plan musical, il fait parler autrement son mandole : cet instrument qui a abusivement envahie et étouffé la chanson kabyle jusqu’à la rendre un stéréotype et non captivante. On a même l’impression que Zedek Mouloud gratte sur un instrument comme inconnu, sinon différent du mandole, tellement il lui fait résonner des notes musicales qui rendent la mélodie harmonisée, agréable à l’écoute et soutenue par un jeu passionné du violon. Pour tous ces arguments, Zedek Mouloud fait école dans la chanson kabyle.
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Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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