Après les déclarations de Benhadj et la manifestation des familles de disparus, La Charte de la réconciliation mise à mal

Liberte; le Jeudi 9 Mars 2006
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Les textes de loi portant mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale sont mis à mal. Promulgués il y a à peine une dizaine de jours, ces textes, censés tourner la page de “la tragédie nationale”, sont contrariés, d’ores et déjà, par deux faits majeurs : la déclaration de Ali Benhadj à l’AFP, au lendemain de sa sortie de prison, d’une part, et les slogans scandés par les familles de disparus lors de leur rassemblement hier devant le siège de la Commission nationale de défense et de promotion des droits de l’Homme (CNDPDH), d’autre part.Ali Benhadj d’abord. Interrogé par l’AFP, l’ancien numéro deux du Front islamique du salut (FIS dissous) a critiqué ouvertement la démarche du président Abdelaziz Bouteflika ayant abouti à la loi sur la réconciliation nationale. “Il ne peut y avoir de réconciliation nationale imposée par une seule  partie, le pouvoir, au détriment des autres parties qui n'ont pas eu droit à la parole”, a-t-il précisé dans une allusion aux islamistes concernés, au premier chef, par cette réconciliation.Ali Benhadj a ajouté que “pour qu’il y ait réconciliation, il faut d’abord qu’il y ait vérité sur tout ce qui s’est passé”. “Il y a eu des décisions, des dispositions, sans plus mais ce n'est pas suffisant. Il faut tout mettre à plat, se dire tout entre hommes. À ce moment-là, on pourra parler de réconciliation”, a encore dit ce tenant de l’islamisme radical algérien. Ainsi donc, à peine sorti de prison, Ali Benhadj n’a pas hésité à fustiger des textes qui lui ont permis pourtant de retrouver la liberté après sept mois de détention à la prison d’El-Harrach. Les propos de l’ex-dauphin de Abassi Madani sont-ils pour autant en contradiction avec les dispositions de la loi ? En s’exprimant publiquement et en ces termes, l’ancien numéro deux du parti dissous réinvestit, de facto, la scène politique.Or l’article 26 de l’ordonnance portant mise en œuvre de ladite charte dispose que “l’exercice de l’activité politique est interdit, sous quelque forme que ce soit, pour toute personne responsable de l’instrumentalisation de la religion ayant conduit à la tragédie nationale”. À la question de savoir si les propos de Ali Benhadj contredisent la loi, Me Miloud Brahimi répond : “Je ne pense pas”, ajoutant qu’il “trouve même des aspects positifs à sa déclaration”. Toutefois l’avocat estime que l’ancien numéro deux du parti dissous se trompe en disant que la “réconciliation nationale a été imposée par le pouvoir” dès lors qu’elle “a été plébiscitée par le peuple”.En exigeant la “vérité” avant toute réconciliation, Ali Benhadj ne tente-t-il pas de laver les islamistes de tous les actes perpétrés en Algérie depuis 1992 ? Même s’il ne va pas jusqu’à désigner nommément les services de sécurité comme étant les auteurs de ces actes, Ali Benhadj le suggère de manière subliminale. Or là aussi, les textes de loi sont clairs : l’article 46 stipule que “quiconque par ses déclarations, écrits ou tout autre, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République (…), nuire à l’honorabilité de ses agents (…) “est puni” d’un emprisonnement de 3 à 5 ans de prison et d’une amende de 250 000 à 500 000 DA”. Ce faisant, Ali Benhadj semble assuré de l’impossibilité pour les pouvoirs publics de le remettre en détention. Une telle réaction de la justice risquerait d’écorcher gravement la démarche de Bouteflika, voire même l’esprit de la charte. C’est en ce sens que les propos de Benhadj piègent peut-être les pouvoirs publics.Les familles de disparus ensuite. Hier devant le siège de la CNDPDH, les manifestants scandaient leur détermination à “sauver les victimes de rapt et les personnes enlevées” par le sang, s’il le fallait tout en exigeant, elles aussi, “la vérité” sur ces disparitions. Autre slogan significatif : “La hogra toujours debout, la justice endormie.” Voilà qui atteste, en effet, que cette frange de la population refuse d’accepter le statut de “victimes de la tragédie nationale” qu’accorde la loi à leurs proches disparus.En elle-même, cette manifestation constitue, à coup sûr, un autre coup porté à l’esprit de la charte et aux textes devant régir son application. Il est utile de rappeler que bien avant la promulgation de ces textes, on supputait déjà sur les raisons du retard mis dans leur confection.Un retard que Farouk Ksentini, président de la CNPDDH, justifiait lors d’un récent entretien dans la presse nationale par “la sensibilité du dossier”. La déclaration de Benhadj et la poursuite des protestations des familles de disparus sont là pour donner tout son sens à l’explication de Me Ksentini.C’est dire que la charte du 29 septembre et les textes qui ont en découlé butent déjà sur les premiers obstacles devant leur application. D’autres obstacles ne viendraient-ils pas se dresser devant la mise en œuvre de la charte ? Ce n’est pas à écarter.R. BENKACI

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Rédaction nationale

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