PORTRAIT… , Bakhar

Liberte; le Dimanche 18 Mars 2012
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C’était un silencieux d’une espèce particulière, qui échappait même au classement de l’Abbé Dinouart qui a écrit son fameux l’Art de se taire. Pour celui qui a dit “On ne doit cesser de se taire que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence”, il y a différentes sortes de silence : un silence complaisant et un silence moqueur ; un silence spirituel, et un silence stupide ; un silence d’approbation et un silence de mépris ; un silence de politique, d’humeur et de caprice ; un silence prudent... Et bien, je ne le retrouvais dans aucun de ces silences. Il se taisait comme d’autres n’arrêtent pas de parler. Il vivait dans le silence, habitait le silence, mangeait dans le silence, fumait dans le silence. Et quel fumeur fut-il ! Chaque cigarette était allumée avec le bout de l’autre. On lui donna alors le surnom de Bakhar (fumigateur) tant sa chambre était opaque. On ne l’approchait qu’en toussotant. Euheu … euheu… Lui ne nous entendait même pas. Il était en compagnie de son silence. Et il était bien avec lui. À la longue, ils n’en faisaient qu’un. Un jour, à soixante-six ans, lui, accro à la nicotine, décida du jour au lendemain d’arrêter cette fréquentation empoisonnée. Il rompit avec cette tueuse. En silence. On l’a sut en ne voyant plus de fumée dans sa chambre. Il nous réprimandait avec le silence, nous répondait avec le silence, nous souriait avec le silence. Comment est-ce possible ? Juste un plissement des lèvres et nous étions fous de joie. Tout, tout sauf son silence. Alors, quand il ouvrait la bouche même pour dire les choses les plus banales, c’était la fête ! Souvent, il grognait, comme Louis XIV : “Nous verrons”, nous plongeant ainsi dans l’attente. Alors imaginez : silence plus attente, attente dans le silence... ça vous tue un enfant dont l’âge est l’ennemi de la patience. Bakhar m’a appris l’impatience dans la patience ou, pour être plus exact, la patience dans l’impatience. Selon un rituel auquel il ne dérogeait jamais, eut-il comme invité à dîner un wali, un bachagha ou même un imam, il rejoignait sa chambre à 22 heures pour s’enfermer dans le silence. Il fallait voir la tête des convives auxquels on fournissait à chaque fois des explications alambiquées qu’ils faisaient mine de croire. Je ne comprenais pas cette conduite que j’assimilais à de l’impertinence. Planter des invités, ce n’était pas très élégant, on en convient. Avec l’âge, j’ai compris qu’il ne s’attardait pas pour éviter les discussions oiseuses et les commérages qui étaient la friandise de beaucoup d’invités. Je ne l’en admirais que plus. Mais je ne le lui ai jamais dit. Le silence était épais entre nous. Si épais qu’il me voyait à peine, Bakhar. La seule personne qu’il voyait, outre son épouse qui le servait avec dévouement, c’était Oum Keltoum. Quand elle passait à la télé, il veillait tard pour l’écouter chanter El-Atlal (les ruines) ou Baïd Anek (loin de toi). Et là, il parlait. Enfin pas lui, ses yeux. Je les voyais noyés dans une sorte de brouillard. Quels rêves enfouis Oum Keltoum faisait-elle remonter à la surface ? Je ne le saurai jamais, car Bakhar est mort comme il a vécu : en silence. Il a eu un malaise, il s’est étendu sur un canapé. La mort, qu’il ne craignait pas, s’est emparée de lui. Ou peut-être que c’est lui qui s’est emparé d’elle, ayant vécu ce qu’il avait à vivre. Un jour, pour mieux connaître son opignon par rapport à la vie et à la mort, je lui demandais : “Et si l’ange Gabriel t’offrais la possibilité de revivre une autre vie, accepterais-tu ?” ; il me répondit par le silence. Comme j’insistais -et peut-être par respect pour mes cheveux gris- il murmura : “Une vie c’est assez !” Sénèque aurait répondu la même chose. Je me consolais en me rappelant Kleist : “Toute douleur a un sens quand la grâce de la création lui a été accordée.” La grâce ? Pour l’instant je n’ai que de la graisse. Et on n’en peut faire que des mots, dans les limites d’un portrait. Papa…
H. G.hagrine@gmail.com

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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