PORTRAIT…, Hadj Nacer Abderrahmane

Liberte; le Dimanche 22 Avril 2012
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Comme il a été gouverneur de la Banque centrale d’Algérie et qu’il dirige actuellement une banque, on s’attendrait à un homme froid, distant, pressé et stressé qui ne connaît que le langage des chiffres. Sa chérie lui dirait : “Je t’aime !”, il lui répondra : “Combien ?” avec la tête quelque part entre les Bourses de Londres, Paris et New York. Le cœur ? Il n’en a pas. Et si par miracle il en a un, il est en forme d’ordinateur, très performant certes, mais que de l’acier, du caoutchouc et d’autres trucs. Pas le genre donc à verser des larmes sur le film N’oublie jamais  qui a bouleversé bien de cœurs qui ont gardé un fond de romantisme dans ce monde de beggaras brutes. Vous croyez ça ? Vous faites fausse route. Hadj Nacer est capable de pleurer pour Cosette des Misérables et s’attendrir sur Love Story. Aussi surprenant, il pourra disserter sur La Princesse de Clèves et Les Liaisons dangereuses avec peut-être plus de bonheur que sur Keynes et Adam Smith. Il est là où on ne l’attend pas. Rien ne lui fait autant plaisir que de surprendre. Non pour dérouter. Mais pour fausser les pistes. Il sait que trop de transparence rend l’être humain transparent aux regards d’autrui. Fatal dans la finance, fatal en amour, fatal en politique.  Et comme il connaît bien Gracian Baltasar, il sait que la moitié vaut mieux que le tout. Etonnant ? Du tout. Pour paraphraser Montaigne, l’homme se prête à la finance et ne se donne qu’à lui-même. Epicurien amoureux du beau et surtout de cette beauté sans nom qu’est l’Algérie, il adore Guerouabi et sa décomposition des mots. Les mots ? Il en est fou au point de les dorloter dans des formules qui montrent que l’homme a plus d’esprit qu’on ne prête à sa corporation. Rien ne l’émeut autant que la maladresse, mais rien ne le hérisse autant que la mauvaise foi et le laxisme. Il aime les jeunes et il les écoute et il les suit, et il applique souvent ce qu’ils disent : “J’ai été ému par ce que m’a dit un jeune Algérien : cheikh, donne-nous un gramme de considération. J’ai compris que les Algériens demandent l’éthique.” Résultat : de cette supplique, il en a fait une valeur, un mode de gestion des ressources humaines à la banque. À sa façon, ce sexagénaire qui est devenu le chouchou des chancelleries étrangères  à la suite du succès en librairie de son essai, La martingale, est resté le jeune homme qu’il était, un peu hippie, un peu bohème, un fils de la Casbah en goguette sans une once de pose. Même s’il passe la moitié de son temps à l’étranger, il ne sait pas vivre ailleurs qu’en Algérie : “Même quand je marche ici sur une poubelle, j'ai des ondes positives. Ailleurs je ne sais pas capter les ondes.” Mieux vaut la mal-vie ici que la dolce vita ailleurs, tel pourrait être son credo. Les harragas apprécieraient... Hadj Nacer et maître chez lui. Sans souci de repli sur soi, il veut simplement que son pays récupère son histoire, rassemble ses compétences autour d’un projet fédérateur dont le seul critère sera le mérite et non le népotisme ou la cooptation. Il est de ceux qui croient au génie de l’Algérien, mais qu’on ne le brise pas cet Algérien, qu’on le laisse travailler, qu’on lui offre des modèles positifs, qu’on lui fasse confiance… Il le dit d’une voix égale que nulle tendance moralisatrice n’enfle. Il voit le bel aujourd’hui et l’espoir de demain. D’ailleurs, c’est l’espoir qui l’aide à vivre même s’il sait avec les philosophes que de l’attente naît la souffrance. Il ne veut pas être de ceux qui en n’espérant rien, ne craignent rien. Il laisse ça aux amateurs du fade et aux philosophes. Lui, il espère contre vents et marées, quitte à payer en souffrance les joies qui accompagnent tout espoir. Est-il triste, est-il gai ? Celui qui a comme devise “Les actes ne valent que par leurs intentions” ne peut être que tolérant. Et qui dit tolérance dit acceptation, qui dit acceptation dit sérénité, qui dit sérénité dit bonheur. Oui, Hadj Nacer est un homme heureux dans une Algérie qui ne l’est pas toujours. Et quand il pense à l’Algérie, Hadj Nacer devient du coup moins heureux…
H. G.hagrine@gmail.com

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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