PORTRAIT… , Yazid S.

Liberte; le Dimanche 1 Avril 2012
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Je l’ai connu il y a quelque vingt ans à Sydney où j’étais parti à la tête d’une délégation d’une équipe nationale. Ce qui me stupéfia d’abord, c’était sa beauté physique. Il ressemblait à un Alain Delon jeune à la peau mate et aux yeux noirs. Seule contrainte : sa taille. Il était un peu juste. Il lui manquait un poil. Et ce n’était que justice, non ? Sinon il aurait été parfait dans un monde imparfait. Ce qui m’étonna aussi c’est qu’il n’était pas conscient de cette grâce qu’il avait. Il était humble et effacé. Yazid, tel était son nom,  n’avait d’yeux que pour nous en ignorant totalement les belles étrangères  qui pullulaient dans l’hôtel. Certaines n’étaient  pas insensibles à sa beauté. “Dieu donne de la viande à celui qui n’a pas de dents”, soupirait un compatriote qui était malade du succès non converti de notre bel Apollon. Chaque soir, Yazid se pointait à 19h à l’hôtel. Il reniflait en nous rihet le bled en silence. Puis au moment du dîner, il partait. J’ai eu beau l’inviter à partager notre repas, en pure perte. Il prenait toujours la poudre d’escampette. Un jour, heureux comme tout, il vint me dire qu’il pourrait ce soir dîner avec nous. Nous voilà à table, nous voilà prêt à faire un sort au dîner, et voilà que la voix métallique de la réceptionniste annonce qu’on demande d’urgence Mister Yazid. Il bondit de son siège pour revenir une minute plus tard, les oreilles basses et la mine d’un chien battu. Il me murmura qu’il était vraiment désolé de partir, son épouse ayant un grand besoin de lui. On s’est dit que notre ami était victime de la passion possessive-et quelle passion ne l’est pas, hein ?- de sa belle épouse. Elle ne pouvait être que belle puisqu’il était si beau… Le lendemain, selon le même rituel, il revint tout guilleret. Grande première, il nous invitait chez lui pour fêter l’anniversaire de sa femme. Enfin, on allait voir cette mystérieuse beauté qui lui interdisait-on l’avait finalement compris- de dîner dehors seul. Quand on vit sa amour, on a été saisi de stupeur puis de compassion .Oui, beaucoup de compassion pour notre compatriote.  La Juliette, avait deux fois son âge, ridée, ratatinée, on dirait sa grand’mère. Venir en Australie pour finir comme ça, autant rester en Algérie. Âgée, moche et excentrique, car en guise de musique d’anniversaire, elle nous fit écouter du classique:  Clair de lune , de Beethoven, Le lac des cygnes de Tchaïkovski et même La sonate à Kreutzer ! Ces morceaux, pour aussi merveilleux qu’ils soient, n’étaient pas appropriés pour une fête d’anniversaire qui ressemblait à une soirée guindée jusqu’au moment où mon collègue commença à chanter du chaâbi. Et hop, regardez la vieille dame sautillait comme si elle avait 1 000 guêpes aux trousses ! Comment ne pas rire ? Et bien, on n’a pas ri pour ne pas offusquer notre hôte qui avait sur les lèvres le sourire béat de l’amoureux sur un nuage. Il murmurait énamouré : “Mon petit cœur comme tu danses bien !” À son cœur on chanta “Happy birthday to you !” Elle en fut heureuse. On lui offrit un parfum de marque. Elle en fut émue. Que n’aurait-on pas fait pour la paix des ménages ! La soirée se termina quand même gaiement. Mais le mystère restait entier : comment un homme jeune, si beau est-il à ce point foldingue d’une femme qui n’était pas-employons un euphémisme par galanterie-spécialement belle ? Le lendemain, il m’expliqua, confus, que pour avoir sa carte de séjour ou la nationalité, je ne sais plus, il fallait une évaluation sur 3  ans d’une épouse australienne. À tout moment, celle-ci pouvait le recaler. Terrible épée de Damoclès. Il fallait donc se tenir à carreau jusqu’à la fin de l’échéance. Et puis après : la quille ! Vive la liberté ! Stupéfait, j’ai dit : “Drapeau blanc !” Il m’a répondu…savez-vous ce qu’il m’a répondu ? “Vive l’Algérie !” Fou d’amour ? Fou tout court. Pour les stoïciens, c’est du pareil au même…
H. G.hagrine@gmail.com

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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