Reflet culturel, Benhanafi : Ce parnassien de la poésie kabyle

Liberte; le Mardi 13 Mars 2012
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Un des derniers maillons d’une chaîne de faiseurs de la parole non conventionnée vient de nous quitter en la personne de Mohammed Benhanafi. Cet auteur de poèmes façonnés dans le cru de la langue berbère de Kabylie a créé un genre personnifié dans l’agencement du verbe. Il y a dans l’œuvre de Benhanafi une variété de rythmes, d’idées et un lyrisme allant en mouvement jusqu’à l’ivresse poétique tant il enjambe tous les protocoles de la langue. Dans ses émissions radiophoniques, il pouvait commencer un discours et vous donner l’impression d’émettre des idées fuyantes, confuses avec un enchaînement embrouillé et douteux autour d’un sujet d’apparence vague et dénué d’objectif. Bien plus encore, au milieu d’un propos, il lui arrivait souvent de vous déclamer subitement une intrusion poétique probablement inopportune et donnant l’impression qu’il dissimule quelque chose de non maîtrisé. Mais c’était méconnaître le fin parolier qui au détour de telles impressions et effets, vous tord le cou à ces artifices pour conclure à une logique douée de sens : le bon sens paysan. Tous ces mystères volontairement introduits dans sa parole (discursive ou poétique) sont destinés à mobiliser et capter plus l’attention de son auditoire rendu curieux et tenu en haleine. Aller brusquement à la concision est, dit-il, non une fuite ou un échappatoire. C’est plutôt pour éviter la parole-fleuve, dérisoire qui se perdrait dans le sens vague des idées ou d’une composition. La concision était pour le poète et parolier une précision. C’était sa technique à lui d’installer des connecteurs langagiers comme pour renforcer le développement d’une argumentation. Il me confia un jour dans une brasserie (un autre lieu privilégié que le poète affectionnait et conciliait avec ses profondes convictions religieuses) qu’il venait de refuser une proposition d’un projet de livre le concernant. Il ne voulait pas se livrer aux historiens car, dira t-il, chaque historien allait de sa propre critique de l’histoire. Il préférait aller plutôt à une compilation de ses productions. Ainsi, il ne voulait être restitué qu’à lui-même et par lui-même. Pour un poète du cru de la langue, rien ne laissait apparaître ni même deviner que Benhanafi côtoyait les œuvres d’illustres autres poètes d’outre-mer. Il vous surprenait en vous citant Verlaine, Lamartine, Omar Khayyam, Marivaux, Diderot, Marcel Proust ou encore Baudelaire. Le mystère n’est alors qu’amplifié. Ainsi a été ce personnage qui n’a cessé de gravir et de dévaler les chemins des montagnes presque chaque jour pour aller harceler la vie citadine qu’offraient ces villes qu’il considérait inhumaines. A-t-il voulu créer l’esprit parnassien dans sa culture poétique tant il considérait la poésie comme une invention libre de la pensée? Nous laisserons le soin aux analystes initiés d’approfondir cette constatation. Nous noterons enfin que Mohamed Benhanafi a été commissaire politique dans la région de Tiaret pendant la guerre d’Algérie. En somme, une vie pleine à craquer d’engagements.
A. A. kocilnour@yahoo.fr

Categorie(s): culture

Auteur(s): Rédaction nationale

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