Sammy Oussedik, hier, au Forum de “Liberté”, “La rente a produit l’irresponsabilité”

Liberte; le Mardi 19 Mai 2015
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Le constat fait par l’invité de Liberté est sombre : “Il n’y a jamais eu de gestion en Algérie, mais de l’argent qui coule dans les caisses pour être redistribué à travers les réseaux du système.”

Sammy Oussedik, banquier d’affaires, fondateur du think tank Ptolemy et qui vient de lancer une nouvelle initiative qui s’appelle Ibtikar (innovation, ndlr), était hier l’invité du Forum de Liberté où il a présenté cette dernière initiative qui se veut, selon lui, “citoyenne, collaborative, participative” et qui vise à articuler réflexion et action afin de sortir le pays de la crise. Sammy Oussedik, rédacteur de la note Reset Algeria, écrite à la veille de la présidentielle d’avril 2014 à la demande du gouvernement algérien, est également revenu sur les éléments de méthodes, principes et mesures que la note prévoyait pour améliorer le volet économique de la politique du gouvernement.
Le constat fait par le penseur quant à la situation en Algérie est sombre : “Il n’y a jamais eu de gestion en Algérie, mais de l’argent qui coule dans les caisses pour être redistribué à travers les réseaux du système qui dévalorise l’expertise, laquelle se trouve exclue du champ de la citoyenneté. Elle est réduite au débat technique sur l’économie. Le but étant d’évacuer la question politique. La résolution des problèmes économiques dépend fondamentalement de la question politique.” Au vocable système, Sammy Oussedik préfère néanmoins “matrice”.
Il la décrit ainsi : “Il y a trois sphères autour d’un noyau dur dans cette matrice. Si le noyau dur reste encore à démontrer, les personnels politiques composent le premier cercle, viennent après les supplétifs représentant la technocratie de l’administration et les clientèles constituées par la rente et qui se sont multipliées ces dernières années à cause de l’embellie financière. On passe d’un cercle à un autre mais rarement, pour le premier.” Et d’ajouter : “La rente a anesthésié le peuple.”  Pour lui, l’Algérie manque surtout d’hommes d’État. Une élite qui pourrait amener le peuple à croire en l’avenir.
“La pire des choses qui pourrait arriver à une nation, c’est la sécession entre l’élite et son peuple. C’est la garantie du chaos”, a-t-il averti. Sammy Oussedik, qui se dit croire plutôt à “la force de l’exemple”, a regretté l’image que donnent les élites politiques au peuple, une image qui ne renvoie qu’à la corruption et jamais au souci pour l’intérêt général. “Il faudrait se réapproprier la valeur du travail et l’inculquer au peuple anesthésié par la rente”, a-t-il insisté. Et d’assener que “la rente a produit l’irresponsabilité à tous les niveaux”.
Quant aux axes stratégiques énoncés dans sa note méthodologique Reset Algeria, le penseur a énuméré ceux liés au désengagement de l’État de la sphère productive pour se limiter à son rôle de stratège et de régulateur, à la réforme fiscale, à la rationalisation de la dépense publique et à l’association des partenaires sociaux, patronat et syndicats, dans la conception des politiques économiques.
Au sujet du recouvrement des impôts, il suggère de recourir au paiement électronique pour limiter le contact entre les préposés à l’administration fiscale et ainsi réduire le risque de corruption. “Les nouvelles technologies donnent plus de visibilité en la matière”, a-t-il souligné. Sammy Oussedik, qui a eu l’intuition de prédire dans sa note un retournement du marché pétrolier dans le court terme au moment où le baril s’échangeait entre 120 et 130 dollars, a recommandé, par ailleurs, de rationaliser les dépenses publiques en se réorientant vers l’épargne nationale pour le financement de l’économie.
“L’épargne représente 30% du PIB en Algérie. C’est un taux des plus élevés au monde. Il faut une réinitialisation du système bancaire. Moi qui crois en la force de l’exemple, je propose la privatisation d’une banque publique en lui inoculant l’efficacité d’un modèle moderne de gestion”, a-t-il indiqué.

L’innovation s’applique aussi bien aux domaines économiques qu’à l’action politique
Le banquier d’affaires croit, en tout cas, que la fin de la “matrice” est imminente. “Elle n’a plus les moyens de payer les transferts sociaux”, a-t-il estimé. Et face au “mur” vers lequel l’Algérie se dirige, il serait impossible d’éviter le choc, selon Sammy Oussedik. “Nous pouvons tout au plus réduire son impact, pourvu que soient prises, bien sûr, les mesures nécessaires”, a-t-il martelé.
Le fondateur de Ptolemy qui a souligné que la crise favorise l’émergence d’une nouvelle élite en mesure de prendre ses responsabilités, ne croit pas vraiment à une transition pacifique.
“Je ne pense pas que le changement puisse s’opérer en douce. Il n’y a eu que des ruptures dans notre Histoire. Je ne le souhaite pas mais je crains qu’il ne soit pas possible autrement”, a-t-il estimé. En ce sens, “Moubadarat Ibtikar”, comme son nom l’indique, est une innovation de la société civile. “Ce n’est ni un parti politique ni une association”, a expliqué Sammy Oussedik. Et de poursuivre : “La médiation politique ne fonctionne plus en Algérie, ni à travers les partis ni à travers les associations. L’offre politique ne correspond que partiellement aux attentes des Algériens. La réflexion dans ce contexte n’est que cogitation, l’action, elle, n’est qu’agitation. Ce que nous proposons à Ibtikar est d’articuler réflexion et action.”
Il s’agit, selon ses dires, de penser l’avenir et de  partager une vision, un projet de société. En ce sens que l’action d’Ibtikar qui, a-t-il annoncé, devrait être mise sur pied d’ici à la fin de l’année —”c’est un travail de longue haleine qui nécessite du temps”, a-t-il souligné —, porte sur tous les domaines qui intéressent la vie commune, économie et finances, droit, justice et libertés, politique extérieure et même la défense.
“Pourquoi la sécurité est exclue du débat public ? Il doit y avoir des spécialistes qui peuvent contribuer à la conception de la politique de défense nationale”, a-t-il noté. Idem pour la politique extérieure. “Qui se tourne aujourd’hui vers l’Algérie pour la résolution des problèmes dans le monde ? Elle n’est plus un exemple d’espoir comme c’était le cas dans les années 1960-1970 où elle était à l’avant-garde du combat libérateur”, a-t-il asséné. Ainsi, a-t-il déclaré, Ibtikar est une initiative inclusive qui œuvrera à l’inculcation de la culture du vivre ensemble, elle est ouverte aux individus de toutes les générations et aussi aux associations et aux partis.
“Nous voulons les réunir autour d’un objectif commun, celui de contribuer à la construction d’une République démocratique, pluraliste, sociale et ouverte sur le monde”, a-t-il conclu.

L. H.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Lyas Hallas

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