Un journaliste américain leur consacre un livre, “Passion pour l'Algérie, les moines de Tibhirine”

Liberte; le Jeudi 23 Mars 2006
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L'assassinat des moines de Tibhirine est une tragédie que les prophètes du malheur peuvent bien utiliser pour attiser le feu d'une guerre de religion qu'ils appellent de toutes leurs forces. Leur vie a été pourtant dédiée à l'amour, et leur martyre est un appel à l'espoir.C'est le message que porte le journaliste et historien américain, John Kiser, dans son livre enquête Passion pour l'Algérie, les moines de Tibhirine. Le livre est le fruit de plus de quatre années d'investigations et d'entretiens en Algérie et en France, complétées par de nombreux voyages dans d'autres pays musulmans. Publié dans sa version originale en 2003, il vient d'être traduit en français dans une version enrichie. L'auteur n'a pas été obnubilé par une recherche de scoop. Les moines sont morts sous les couteaux du GIA qui a revendiqué leur enlèvement et leur liquidation. Tant pis, si la thèse ne convainc pas. Depuis le 11 septembre, le monde a cessé de croire aux mystifications. L'auteur précise bien qu'il raconte une “histoire vraie”. Mais, prévient-il, “la vérité a plusieurs facettes” et donc “ce récit ne contient pas toute la vérité”. John Fiser a voulu raconter une “histoire d'amour et de réconciliation dans un climat de peur et de haine”. Car sans l'amour, les religieux ne seraient pas restés dans ce pays où “l'horreur avait toujours plusieurs auteurs, à la fois visibles et invisibles”. Les moines se savaient menacés et leur prieur disait bien qu'ils constituaient “une cible facile et de choix” pour n'importe quel groupe voulant tirer profit de leur vulnérabilité. Et se faire un coup de publicité. John Fiser s'est rendu auprès de leur famille et de leurs proches pour reconstituer leur parcours humain et spirituel et comprendre ainsi pourquoi les moines ont décidé de rester dans leur abbaye refusant la protection offerte par les autorités. Le résultat est un compte-rendu précis et documenté de faits placés dans leur contexte historique et politique. S'y ajoute une analyse psychologique et une réflexion sur le dialogue interreligieux. Le tout se lit comme un thriller. Les moines, nous dit Kiser, “ne sont pas morts parce que certains détestaient les chrétiens. Ils sont morts parce qu'ils avaient refusé de quitter leurs amis musulmans, ces voisins également menacés qui comptaient sur eux”. Leur petite communauté alimentait en oxygène spirituel à la fois chrétiens et musulmans. En témoignent ces séances de Ribat, le lien tissé entre les communautés au travers des discussions dans ce village de Tibhirine qui “naquit du feu” de l'armée coloniale bombardant les montagnes et contraignant les familles à trouver refuge dans le monastère. Pour l'auteur, toute étude de l'Algérie qui négligerait le rôle fondamental de la religion prend le risque d'être incomplète. Il présente le FIS comme “le rejeton impertinent né d'un mariage entre l'Islam et le socialisme, conçu en temps de guerre et élevé dans un climat de rejet”. Dans ses rangs, une frange de radicaux qui ne croyaient qu'au maquis. Benhadj affirmait qu'il piétinait les lois et Madani qu'il n'y aurait plus de scrutin démocratique après une victoire de son parti. La violence a ensuite prospéré sur le terreau de l'ignorance. “N'importe qui peut devenir imam dès lors qu'il connaît un peu mieux le Coran que ceux qui l'entourent et le GIA comptait beaucoup de recrues illettrées. Ainsi commença une spirale d'auto-justification religieuse s'appuyant sur des imams autoproclamés ou des cheikhs dont l'influence ne dépassait pas le cercle de ceux qui avaient choisi de soulager leur conscience au contact de tels maîtres de la loi coranique”, écrit Kiser. “Le GIA était un réseau disparate d'unités qui se comportaient comme des particules destructrices n'existant vraiment que lorsqu'il fallait commettre un crime. Il avait absorbé des criminels, des opportunistes et des sympathisants du FIS”. Le prieur de la petite communauté des moines avait connu l'Algérie en tant qu'officier de la SAS. Il n’a dû la vie sauve qu'à un ami algérien qui a donné sa vie pour lui. Lorsque les sept moines ont été enterrés, un soldat marmonnait dans son coin “wallah, je vais devenir chrétien”. Ce n'était pas un vœu de conversion. Juste un cri de désapprobation. Kiser a compris que les Algériens connaissent la fraternité et l'amour même si une proportion d'entre eux se sont “égarés” sur les sentiers de l'horreur. Y. KENZY

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Rédaction nationale

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