À quoi sert encore l’Opep ?

Tsa; le Lundi 21 Decembre 2015
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36,20 dollars : le cours du Brent de la Mer du Nord est au plus bas depuis 11 ans. Le prix du baril (après une petite flambée au début du conflit au Yémen) a chuté de 65% depuis juin 2014. La baisse persistante du cours de l’or noir s’était déjà accélérée pendant la crise financière de 2008/2010, collapsus économique mondial dû aux folies spéculatives du secteur bancaire.
Deux phénomènes avaient alors convergé. La crise financière qui avait frappé l’ensemble des pays développés avait entraîné une sérieuse crise budgétaire des États, un coup d’arrêt des investissements publics et privés et un très fort ralentissement de la demande.
Cette diminution de la consommation menace de se transformer en déflation persistante (baisse de la production doublée d’une inflation négative) dans l’Union européenne, voire dans toute la zone de l’OCDE. Paradoxalement, la baisse des prix de l’énergie, facteur favorable à une baisse des prix de production et donc à un renforcement de la demande, n’arrive pas, malgré la chute spectaculaire du prix du baril, à relancer cette production et la consommation. Plus grave, la consommation ralentit non seulement dans les marchés matures, comme l’Europe, mais aussi dans les marchés émergents, notamment en Asie.
La carte des pays producteurs s’est également profondément modifiée : « Les États-Unis sont devenus, avec 11,6 millions de barils par jour (mbj) produits en 2014 selon les chiffres de la BP Strategic review of world energy (publiée en juin 2015), les premiers producteurs mondiaux devant l’Arabie Saoudite (11,5) et la Russie (10,8) », note Bastien Alex de l’IFRI.
Cette croissance s’explique par l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels. Du coup ; les États-Unis qui restent le 1er consommateur (19 millions de barils/j) et le deuxième importateur mondial de pétrole avec 7,2 mbj (juste devant la Chine – passé première en mai 2015 – qui en importe pour sa part 7,37 mbj), pourraient devenir à leur tour exportateurs de pétrole !
Par ailleurs d’autres pays producteurs émergent alors que la demande mondiale stagne. L’Iran, longtemps écartée, revient également en force sur ce marché. Et l’on parle même de l’Arctique et de l’Antarctique comme futurs paradis de l’Or noir et des énergies fossiles…
Du coup, l’offre mondiale de brut excède d’ores et déjà la demande de 1 à 2 millions de barils par jour. Face à ces différentes transformations des marchés de l’énergie, l’Opep a adopté une stratégie visant à conserver des parts de marchés, au détriment si nécessaire de la défense des prix, qui était pourtant le socle constitutif de l’Organisation fondée en 1960 à Bagdad. « Ce n’est pas la première fois que les prix du pétrole dégringolent. Ainsi lors de la crise des subprimes, l’Opep a annoncé fermement en décembre 2008 sa décision de réduire ses quotas de production. Et les prix se sont redressés progressivement courant 2009 » fait remarquer l’expert Olivier Appert. Mais cela ne marche plus aujourd’hui.
Une baisse des prix dangereuse pour certains pays producteurs
L’Arabie Saoudite et les pays du Golfe souhaitent avant tout conserver leurs parts de marchés quitte à sacrifier les prix. Le ministre du pétrole saoudien a résumé sa position lors de la réunion de l’Opep du 24 novembre 2014 : « Si l’Opep décide de réduire sa production, les prix augmenteront et les Russes, les Brésiliens et les producteurs américains de pétrole de schiste prendront notre part de marché ».
Le refus de l’Opep en novembre dernier de réduire sa production s’inscrit donc dans cette logique. Il a provoqué une chute brutale des cours. L’Arabie Saoudite conserve toutefois de sérieux atouts dans son bras de fer avec les États-Unis : soixante ans de réserves devant elle contre six années d’extraction évaluées outre-Atlantique. La chute des prix a néanmoins des conséquences sociales inattendues : même l’Arabie Saoudite vient d’enregistrer un déficit budgétaire. Une quasi première ! Le prix à payer politique, économique et social sera infiniment plus lourd pour beaucoup d’autres états membres de l’Organisation des pays exportateurs, notamment en Afrique (comme le Nigeria) ou en Amérique latine…
« L’Opep existe-t-elle encore ? » s’interroge Olivier Appert qui s’étonnait de la très faible couverture médiatique de la dernière réunion de l’Organisme qui s’est tenue à Vienne le 4 décembre dernier. L’Opep y a pourtant réaffirmé que les cours du brut devraient croître à nouveau, tout en restant inférieurs à 100 dollars le baril à long terme. Au détail, l’Opep estime que le prix va passer de plus de 70 dollars le baril en 2020 à 95 dollars le baril d’ici à 2040.
L’Organisation indique aussi que son offre de pétrole brut devrait augmenter à 40,7 millions de barils par jour d’ici à 2040, soit une augmentation de 1 million de barils par jour par rapport à la publication de 2014.
Malgré ces prévisions optimistes, il reste enfin à mesurer les effets à moyen terme de la récente COP 21 et sa détermination à réduire fortement la dépendance aux énergies fossiles. Certes, selon le scénario le plus « vert » de l’Agence internationale de l’énergie, les énergies fossiles représenteront encore 59% de la demande mondiale en énergie primaire en 2040 et 79% si rien n’est fait.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Pierre Morville

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