Amara Benyounes : « Quand on a été responsable d’une institution importante, on ne doit pas contester publiquement une décision de justice »

Tsa; le Dimanche 13 Decembre 2015
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Amara Benyounes, Secrétaire générale du MPA, critique indirectement la déclaration du général Toufik et explique pourquoi son parti a soutenu le projet de la Loi de finances 2016. 
Pourquoi la lettre du général Toufik suscite autant de divergences entre les acteurs de la classe politique ?
D’abord, il faut qu’on revienne sur le fond qui est très important. Dans un pays où nous sommes en train de construire une démocratie, j’évite depuis toujours de commenter des décisions de justice. Ensuite, en ce qui concerne cette affaire, personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Personne ne connaît le contenu du dossier. Donc je pense que tous les responsables, quels que soient leurs statuts, qu’ils soient civils ou militaires, doivent s’interdire de commenter les décisions de justice.
Donc vous pensez que le général Toufik devait s’abstenir de commenter et de contester cette décision de justice ?
Quand on est ou quand on a été responsable d’une institution importante et forte, on ne doit pas contester publiquement une décision de justice.
Il n’aurait pas dû le faire ?
Je ne l’aurais pas fait.
Que signifie cette sortie médiatique de l’ex-patron du DRS abstraction faite de l’affaire du général Hassan ?
Je ne peux pas la commenter. Je ne suis pas dans ses pensées pour savoir ce qu’il vise à travers cette lettre qu’il a décidé de rendre publique pour contester une décision de justice. Ceci dit, je n’ai jamais vu un autre pays où on a autant débattu des services secrets. En Algérie, il est temps que le DRS redevienne un service secret.
Finalement vous êtes d’accord avec Hamid Grine quand il dit qu’on ne commente pas les décisions de justice et quand il appelle les hommes politiques à plus de retenue ?
C’est un principe élémentaire de la démocratie dans un État de droit. Je n’ai pas attendu que M. Grine s’exprime pour avoir ce genre de positions. La justice est souveraine.
Trouvez-vous cela irresponsable ?
Depuis que j’ai commencé à faire de la politique, je n’ai jamais parlé de personnes. Je suis pour un débat d’idées. Je pense que nous n’avons pas besoin de cette polémique surtout en ce moment où nous sommes confrontés à une crise financière grave comme l’a dit le président (Bouteflika) et nous avons un environnement régional totalement déstabilisé.
Amar Saâdani voit dans ces changements au sein du DRS le début d’une nouvelle ère en Algérie, celle d’un État civil. Partagez-vous cet avis ?
D’abord, les mots et les concepts ont leur importance. Cette histoire d’État civil est réapparue en Tunisie depuis 2011. Le débat s’est beaucoup développé en Égypte pendant ce qu’on a appelé le Printemps arabe. Ces dernières années, on a parlé de l’État civil face à la perspective de l’État théocratique.
Ce n’est pas le cas en Algérie…
Cela fait longtemps qu’on ne parle plus d’État militaire. En Algérie, nous vivons dans un régime civil. Si le Secrétaire général du FLN veut parler du vrai combat qui existe actuellement entre l’État civil et l’État théocratique, je dirai oui. L’autre débat est complètement dépassé.
Le Président avait déjà dit qu’il ne sera jamais les trois quarts d’un président. Je pense qu’il savait de quoi il parlait. Je suis persuadé que c’est toujours lui qui a décidé. Il ne faut pas qu’on oublie une chose importante. Un président est toujours obligé de consulter son chef des renseignements. Le patron des services occupe un poste extrêmement sensible. Mais ça ne fait pas de lui le patron du pays.
Vous avez estimé que le groupe des 19 avait le droit de demander audience au Président…
Oui ! Comme il a le droit de refuser de les recevoir. Je ne vois pas pourquoi on a fait des tonnes autour de cette lettre. Maintenant ce groupe dit que c’est la première étape. On attend la deuxième.
Ce groupe pense que le Président est isolé mais ne remet pas en cause sa capacité à gérer le pays. Qu’en pensez-vous ?
Quand on dit qu’il est isolé, cela veut dire qu’il est dans l’incapacité. Je leur dis très fraternellement qu’ils se trompent lourdement et que le Président n’est pas isolé. Il gère les affaires du pays. Il ne peut pas laisser passer un projet de Loi de finances sans le valider.
Soutenez-vous le projet de Loi de finances 2016 ?
Nous avons voté cette Loi ! Mais je pense que l’opposition et le gouvernement ont tous les deux fait des erreurs. L’opposition parlementaire a fait l’erreur de vouloir ramener le débat vers la rue. Elle doit accepter les règles du jeu de l’APN.
Le gouvernement a quant à lui fait une erreur de communication qu’il continue de commettre. Le débat ne se limite pas uniquement à l’intérieur de l’enceinte parlementaire. Le gouvernement doit expliquer cette Loi à l’opinion publique nationale. Le gouvernement doit expliquer et assumer publiquement et politiquement les choix qu’il a faits.
Êtes-vous d’accord avec le gouvernement concernant les dispositions qui suscitent toujours de virulentes critiques?
Sur le droit de préemption, le gouvernement doit assumer et dire qu’il n’y a aucun pays dans le monde où ce droit est exercé sur la vente des actions des entreprises. Comment parler de la Bourse d’Alger avec un droit de préemption ? Sur l’ouverture du capital des entreprises publiques, je défie quiconque de me citer un seul pays dans le monde développé avec une économie socialiste.
L’ouverture du capital des entreprises publiques au privé national et étranger est une nécessité impérieuse. Évidemment, certaines entreprises stratégiques dont la Sonatrach ne sont pas concernées.
Ces dispositions sont-elles suffisantes pour faire face à la crise économique ?
Nous sommes au début d’une rectification des réformes sur le plan économique. Depuis 1962, nous avons fonctionné avec une économie rentière. Tous les investissements venaient de la rente pétrolière. Aujourd’hui, tout le monde dit qu’il faut diversifier. Et au moment où il y a un début d’action du gouvernement pour diversifier, on dit non.
Nous n’avons pas le choix ! Nous avons donné 12 milliards de dollars au secteur public industriel pour le redresser parce que nous avions les moyens. Je ne sais si le Trésor public pourrait faire la même chose dans cinq ans si ces mêmes entreprises rencontraient des problèmes.
Faut-il aller vers des mesures et des augmentations plus importantes ?
Tout le monde est d’accord pour dire que les subventions en Algérie sont anti-économiques et surtout socialement injustes puisque tout le monde en bénéficie du plus grand milliardaire au plus pauvre. Au MPA, nous avons toujours dit qu’il faut donner un complément de revenus aux couches les plus démunies dans le pays.
Face à la nécessité de revoir le système des transferts sociaux, les partis de l’opposition rappellent les nombreux scandales de corruption qui continuent d’éclater en Algérie…
Tout le monde est d’accord pour dire que la situation économique est préoccupante. Donc nous devons prendre un certain nombre de décisions urgentes. Quand un pompier se retrouve face à un immeuble incendié, il commence par éteindre le feu et non par chercher l’auteur de l’incendie.
Tout le monde a une part de responsabilité. Il ne faut pas oublier que la majorité des opposants ont occupé des fonctions beaucoup plus importantes que les miennes dont celle de chef du gouvernement ! Il ne faut pas tromper le peuple sur un certain nombre d’actions.
Le prix du pétrole est descendu en dessous des 40 dollars. Ne craignez-vous pas une explosion sociale ?
Vous savez très bien que nous avons quatre à cinq années de sursis. Nous pouvons continuer à avoir la politique sociale sans problème. Mais si le prix du pétrole reste faible, nous pouvons connaître de vrais problèmes. C’est pour ça qu’il faut commencer à faire des réformes dès maintenant. Il faut avoir un vrai débat économique et au moins un consensus national sur la menace terroriste pour préserver l’Algérie.
Il faut prendre de la distance avec un certain nombre de polémiques et de la hauteur sur un certain nombre de débats pour parler des véritables préoccupations de la population algérienne.
Pourquoi la révision de la Constitution est-elle sans cesse reportée ?
Je pense que c’est une affaire de semaines. Le 1er novembre, le Président avait dit que la révision était imminente. Il a également annoncé une chose très importante de mon point de vue. Il s’agit de la mise en place d’une Commission indépendante de surveillance des élections qui est l’une des revendications importantes de l’opposition.
Les partis qui soutiennent le Président et ceux de l’opposition peuvent se retrouver et travailler ensemble pour mettre en place cette Commission. Au MPA, nous sommes pour que les élections soient les plus transparentes, démocratiques et les plus ouvertes possible en 2017.
Donc vous êtes désormais pour l’institutionnalisation de cette Instance ?
Un parti qui est réellement démocratique est un parti qui se bat pour des élections libres. Et si le Président a jugé important de proposer cette Commission dans le cadre de la révision de la Constitution, c’est une chose que nous appuyons très fortement.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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