Me Ali Yahia Abdenour : « Bouteflika et Toufik ont des styles différents mais ils sont de la même veine »

Tsa; le Mercredi 23 Decembre 2015
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Avocat et militant infatigable des droits de l’Homme, Me Ali Yahia Abdenour revient dans cet entretien sur la condamnation du général Hassan, la lettre du général Toufik, Louisa Hanoune, le système politique, les relations entre le président Bouteflilka et l’armée…
La condamnation du général Hassan à fait réagir Toufik et Hanoune. Est-il défendable ?
Bien sûr, comme tout le monde. Dans notre pays, il suffit que la raison d’État soit invoquée pour la justice, qui n’est pas sortie grandie des procès politiques mais affaiblie, déconsidérée, marquée par la méfiance et le désaveu des Algériens, soit soumise. Ce qu’il importe aux juges militaires de savoir sur l’accusé (le général Hassan), c’est ce qu’il est, ce qu’il représente et non ce qu’il a fait. C’est-à-dire qu’il soit l’adjoint direct du général Toufik qui est en conflit depuis des années avec le président de la République. Le général Hassan était le chef de la lutte antiterroriste. Est-ce qu’il a été condamné parce qu’il a fait des dépassements dans son service ? Les juges ne jugent pas en leur âme et conscience mais en fonction des consignes données par le pouvoir exécutif, par le chef d’état-major de l’armée (puisqu’il s’agit d’un tribunal militaire) et le ministre de la Justice. Ceux qui bafouent les lois sont les juges qui sont chargés de les appliquer.
En décembre 1985, quand on est passé devant la Cour de la Sûreté de l’État, le jour où on devait rendre le jugement, j’ai rencontré le directeur des affaires juridique au ministère de la Défense et un inspecteur des finances au ministère de la Justice. Il (le premier) m’a salué et m’a touché la main. Je l’ai revu à Alger et il m’a alors raconté qu’il était venu, ce jour-là, pour ramener le jugement à la Cour. Le procès du général Hassan a mis en relief la confusion du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire qui n’est qu’un outil entre les mains du chef d’état-major de l’armée.
Que pensez-vous de la déclaration du général Toufik ?
Les 25 ans passés à la tête du DRS ont fait de lui l’homme le plus puissant de l’Algérie. Il était un État dans un État. Les signaux captés et décodés par la presse informaient le président de la République qu’il détenait la réalité du pouvoir et qu’il aurait toujours le dernier mot et qu’il ne lui restait plus, selon la formule consacrée, qu’à se soumettre ou se démettre. La marche vers et sur les sommets et leurs prestiges ne dure pas et la descente peut être dure et brutale.
Le décret législatif du 30 septembre 1992 qui avait créé les trois Cours spéciales de justice, juridictions d’exception, inaugurait la justice politique où l’arbitraire au nom de la loi est un élément fondamental du jugement. Médiène détenait l’essentiel des leviers de cette justice, pesait d’un poids lourd, démesuré sur son fonctionnement et sur ses décisions. Les Cours spéciales de justice ne sont pas des lieux où la justice est rendue mais des instances politiques où le pouvoir juge ses adversaires, plutôt ses ennemis. Les juges ont des réflexes et des comportements en harmonie avec les services du DRS qui les ont désignés. Les tâches de sécurité doivent être assurées dans le respect des droits de l’Homme et de l’intégrité physique et morale de la personne humaine. La torture, cette forme extrême de terreur, est partie intégrante des interrogatoires qu’elle accompagne ou remplace. Elle est utilisée pour obtenir des aveux de façon à faciliter la condamnation par la justice, des renseignements, mais aussi en guise de châtiment ou par mesure d’intimidation pour recruter des indicateurs. La torture aux conséquences les plus extrêmes, la mort ou le handicap physique à vie est un acte d’infamie, une barbarie qui révolte la conscience de l’humanité. Que sont devenus les disparus ? Des morts sans sépulture ou des vivants sans existence !
La condamnation du général Hassan rentre-t-elle dans le cadre de règlement de comptes ?
Le général Hassan a fait l’objet d’une vengeance politique de la présidence, pour ne pas dire du Président. Je pense qu’il est nécessaire de revenir à 2004 au moment du deuxième mandat du président Boutefika pour comprendre certaines choses. Taleb Ibrahimi était candidat. Au moment où il se trouvait dans le Sud du pays pour faire sa campagne électorale, il reçoit un colonel qui lui demande de rentrer à Alger pour qu’il rencontre, le lendemain soir vers 21h30, le général Toufik. Taleb Ibrahimi rentre mais ne rencontra pas Toufik. Il apprend deux ans après que le matin même où le soir où il devait voir Toufik, l’option Bouteflika avait été retenue et cela avait un lien avec le secteur des hydrocarbures et la loi de 2005 de Chakib Khelil. Le président Bouteflika avait constaté le désaccord entre Toufik et le chef d’état-major (Mohamed Lamari). Il les a dressés les uns contre les autres. C’est là que Toufik était devenu un État dans un État. Il avait dit à Lamari : je suis plus intelligent que toi, c’est moi qui dois commander.
Le départ du général Toufik est-il finalement une bonne ou mauvaise chose pour le pays ?
Depuis 1962, le système politique a consacré la primauté de l’armée. Sur le plan politique, il a pris la place des colons et il n’y a pas eu de souveraineté ou de citoyenneté nationale. La question qui s’était posée et qui continue de se poser est : est-ce qu’il y a une armée qui a un État ou un État qui a une armée ? En 1989, la sécurité militaire dépendait de l’armée. C’est le président Bouteflika qui a permis entre 2004 et 2005 au DRS de devenir plus fort que l’état-major et l’armée, de prendre les décisions, d’être un État dans l’État. Aujourd’hui, le président Bouteflika a enlevé les trois départements au DRS pour les intégrer à l’armée en disant que ce département dépend de l’armée. Donc, le DRS revient à sa place.
Donc son départ ne change rien ?
C’est l’armée qui a le pouvoir. Je vous rappelle que l’indépendance de l’Algérie en 1962 a instauré un système politique issu de l’armée des frontières. Ce système est (était) composé d’un seul homme, un militaire disposant d’une armée, d’une police, d’un parti unique (le FLN) et d’un syndicat unique (l’UGTA) qui a engendré avec la pensée unique, l’homme providentiel, le culte de la personnalité et l’esprit monarchique. Le peuple algérien n’a pas le contrôle de son destin et subit la politique au lieu de la conduire.
La primauté du militaire sur le civil est donc toujours consacrée ?
C’est l’armée qui fait les élections et qui décide ! On a beau dire que l’état-major est dévoué au président. Mais au sein de l’état-major de l’armée, il n’y a pas que Gaïd Salah, il y a des gens compétents qui vont reprendre le pouvoir ou le garder. Tout passe entre les mains de cet état-major de l’armée qui est comme le groupe des décideurs de 1992.
La restructuration du DRS n’a donc aucune importance ?
En fait, quand le président Bouteflika constate que l’état-major est puissant, il donne le pouvoir au DRS et quand il constate que celui-là est puissant, il donne le pouvoir à l’armée. Il faut revenir au contexte d’avril 2013 quand Bouteflika était très malade. Il est parti sur un brancard à l’hôpital (en France) au point où même les Français pensaient que c’était la fin. Que s’est-il donc passé ? Le Président sort du Val-de-Grâce à la fin du mois de mai pour aller aux Invalides. Le général Toufik avait des informations disant que Bouteflika allait mourir. Il devait préparer la succession. Il a été contacté par plusieurs personnalités dont Ali Benflis, Sid Ahmed Ghozali et Mokdad Sifi en leur disant : préparez-vous. On va organiser des élections rapidement. On n’a pas le temps. Après son retour, le Président a enlevé les trois départements à Toufik et les a mis sous la tutelle du chef d’état-major. Le deuxième conflit qui est très important est celui lié au quatrième mandat auquel Toufik était opposé.
À quoi obéit cette stratégie du président Bouteflika ?
Elle se base sur un principe fondamental : l’armée comme base du système politique en Algérie. C’est l’armée qui reste toujours en force et elle restera en force parce que c’est l’armée qui a un État et non le contraire.
Comment le président Bouteflika a enlevé des pouvoirs à Mohamed Lamari pour les donner au général Toufik avant de le limoger et de donner ensuite des pouvoirs à Gaid Salah si le principe de la primauté de l’armée était toujours consacré ?
Bouteflika n’a pas un niveau d’instruction important. Mais ce n’est pas de sa faute. Il a été jusqu’au lycée avant d’aller au maquis. Donc, il a évolué avec Boumédiène. En fait, c’est un des seuls qui ont compris ce qu’est ce système politique algérien. Parce que si vous voulez comprendre toute l’Algérie, ce qui se passe actuellement et ce qui va se passer demain, il faut comprendre ce système politique. Bouteflika compte sur l’armée car il sait que c’est la puissance titulaire de ce pays. Il sait également qu’ils sont divergents. Quand il est arrivé, il a dit qu’il ne voulait pas être les trois quarts d’un président. Il a donc joué entre ces deux parties (DRS et armée) et il continue à le faire.
Mais il ne pourra pas prendre le pouvoir de l’armée ?
Qui désignent les présidents et les révoquent ? Ce sont les dirigeants de l’armée. Du temps de Mohamed Lamari, le président ne faisait que signer ce que lui proposait le chef de l’armée qui faisait tous les mouvements au sein de l’armée. Par la suite, le président Bouteflika a nommé un vice-ministre qui dépend du ministre de la Défense et donc de lui. Cette situation est inacceptable pour l’état-major et ne va pas durer d’ailleurs. Donc, il y aura un redressement à l’intérieur de l’armée. Cela ne veut pas dire que ça va intervenir maintenant. L’état-major a toujours décidé du pays. Je ne parle pas du chef mais de l’état-major. Les chefs des régions militaires constituent la force de l’armée parce que ce sont eux qui dirigent les troupes. Et cet état-major ne lâchera jamais le pouvoir.
Vous ne croyez pas à l’instauration d’un État civil ?
Absolument pas ! Aucun militant ou une militante n’est prêt à mourir pour l’Algérie comme l’ont été les martyrs. Bouteflika est prêt à faire mourir l’Algérie.
Existe-t-il un espoir de changement avec la révision de la Constitution qui est imminente ?
La Constitution faite par un homme et pour un homme perd de sa signification. Elle ne peut avoir lieu que dans un État de droit où le président est légitime, élu par des élections propres et transparentes. Bouteflika veut rester maître du jeu politique parce qu’il déteste l’idée d’avoir un jour un successeur de son vivant. Fidèl Castro a renoncé à exercer sa fonction parce qu’il n’avait pas la capacité physique pour l’exercer pleinement. Changer de Constitution pour un seul homme, celle du 12 avril 2008, pour donner tous les pouvoirs à Bouteflika, ne serait pas correct, avait dit Vladimir Poutine ! Mais les Constitutions peu appliquées, souvent violées, sont révisées et usées avant d’avoir servi.
Quand l’histoire politique d’un homme est finie, quand son mandat légal se termine, il ne faut pas forcer le destin en ajoutant un dernier chapitre. Dans cette nouvelle révision, s’agit-il de créer ou pas un poste de vice-président ? S’agit-il ou pas d’élever le tamazight au rang de langue nationale ? Le problème majeur est celui de l’officialisation du tamazight avec tous ses attributs qui est une très forte exigence populaire. S’agit-il ou pas de reconnaître la régionalisation ou l’autonomie régionale ?
Le groupe des 19 pense que le Président est séquestré. Qu’en pensez-vous ?
Il y a un problème de fond. Les trois personnalités du groupe des 19, Khalida Toumi, Mme Bitat, et Mme Hanoune ont accepté le quatrième mandat alors que le Président ne pouvait pas parler et ne pouvait pas faire campagne. La question qui devait être posée est celle-ci : ne trouvez-vous pas catastrophique pour le pays, de confier après trois mandats, un mandat de cinq ans à un président atteint d’une maladie grave et durable qui relève de l’article 88 de la Constitution qu’il faut appliquer ? Il ne s’est pas adressé au peuple depuis le 8 mai 2012 et a tenu quatre Conseils des ministres en 2014. Ces personnalités savaient qu’il était impotent mais qu’il ne voulait pas céder sa place. Cela étant dit, il y a peut-être quelque chose de positive (dans leur démarche). Elles ont voulu trouver une solution au différend entre Bouteflika et Toufik, de les concilier et que le pouvoir soit comme avant. D’ailleurs, on a dit que c’est Toufik qui les manipule…
Êtes-vous d’accord avec ça ?
Beaucoup d’entre eux sont des éléments de Toufik. Que la presse les qualifie d’opposants, je ne peux pas l’accepter. Ces personnalités ne sont pas une opposition au pouvoir, encore moins au système politique. Mme Hanoune est présentée comme la plus grande opposante dans toute la presse alors qu’elle a servi le système politique. Qu’ils disent que le système est déséquilibré et qu’ils veulent, en fait, le rééquilibrer car ils font partie du pouvoir.
Que pensez-vous de la polémique autour de la Loi de finances 2016 ?
Les deux chambres du Parlement n’ont pas joué leur rôle qui consiste à non seulement voter des lois mais à contrôler le gouvernement aussi. Et ils ne l’ont jamais fait. En fait, les gens ne connaissent pas celui qui va gagner demain. Ils mettent donc un pied ici et un pied là.
Quel bilan faites-vous de la situation du pays ?
On a parlé jusqu’à maintenant de politique mais les vrais problèmes sont d’ordre économique et social. La fin de l’année 2015 rappelle la situation de l’Algérie en 1986. Y aura-t-il un deuxième octobre 1988 ? Dès l’année prochaine, les produits seront plus chers. Actuellement, on importe par bateau ce qui nous manque. Mais on revient aux produits importés dans des petits cabas. Les réserves de changes ne vont pas durer ! Dans le système politique algérien, quand ça va très mal, les gens cherchent toujours à prendre les dernières ressources. Et ils vont les prendre. Que va-t-il se passer ? Le jour où les gens auront faim, ils descendront dans la rue. Si ce n’est pas en 2016, ce sera en 2017. Le DRS, qui a la mainmise sur la population, peut exploiter (la situation). Est-ce que les officiers du DRS qui sont à l’intérieur du pays, qui sont en contact avec les jeunes, ne vont pas aller vers la violence ?
Pourquoi ces agents exploiteront-ils cette situation ?
Parce qu’ils ne peuvent pas accepter qu’ils ne soient pas des dominants.
Qui est responsable de cette situation, le président Bouteflika ou le général Toufik ?
Bouteflika et Toufik ont des styles différents mais ils sont de la même veine. Ils ont la même pensée unique qui s’épanouit dans le système dictatorial. Ils sont sur le même bateau et ils couleront ensemble, l’un après l’autre. En fait, c’est le système politique qui est responsable de cette situation avec le dernier pouvoir qu’il a engendré dont celui de Bouteflika. Ce dernier pouvoir a voulu redevenir le système politique. Si vous voulez bien comprendre Bouteflika, il ne faut pas oublier qu’il a vécu sous Boumédiène qui était le système politique et non l’un de ses pouvoirs.
Il a réussi à le faire ?
Non, Bouteflika peut utiliser l’armée un moment mais il ne peut pas la dominer. Il ne peut pas redevenir le système politique comme l’a été Boumédiène. Il voulait revenir à cette situation puisque c’est un dictateur mais il n’arrivera pas. L’armée s’opposera à lui. Le système politique est né avant Bouteflika. Il a fait naître Bouteflika, il ne peut pas le dominer.
La CNLTD ne reconnaît pas la légitimité de Bouteflika et dénonce l’illégitimité du pouvoir. Êtes-vous d’accord ?
Jamais l’échec du pouvoir n’a été aussi évident. Jamais l’attente d’un changement de système politique et non de changement dans le système n’a été aussi profonde. Il existe en son sein un accord profond sur quelques priorités essentielles autour desquelles le peuple peut se rassembler, la défense du caractère démocratique et pluriel de la société passe en premier. La politique ne vit pas que par ses actes, que si elle apporte des réponses aux problèmes et définit les valeurs auxquelles doit se référer la société.
La CNLTD qui est à l’écoute de son temps et du mouvement de la vie, a une conscience croissante de la responsabilité qui la pousse à consacrer sa vie politique et son énergie à l’intérêt national. Elle fonde ses choix politiques sur l’analyse objective de notre société, de son évolution et de ses contraintes car c’est elle qui ressent le plus le manque de perspectives politique, économique, sociale et culturelle.
La liberté essentielle est la communication des idées qui sont comme des clous, plus on les frappe, plus elles s’enfoncent, s’affirment, s’enracinent. Il n’existe que deux voies conduisant au changement, celle de la violence qu’il faut écarter et celle de la démocratie choisie par l’Instance de concertation et de suivi (Icso), par la rigueur de son analyse.

Categorie(s): Entretiens

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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