Tliba Bahaedine ou l’Algérie truande en marche

Tsa; le Mercredi 16 Decembre 2015
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Ses déclarations à Ennahar TV sont trop bien calibrées pour être de son simple cru. Le député Tliba Bahaedine, plus connu sous le surnom de « L’Émir de Doha d’Annaba », est un esprit trop moyen pour délivrer une philippique si bien ramassée à l’endroit de Toufik, Khalida Toumi, Louisa Hanoune et le général Hassan. Tliba est un de ces nouveaux riches devenus décideurs politiques après avoir prospéré très vite, trop vite, dans l’import et le marché informel, sous le pouvoir de Bouteflika.
Tliba est une création de l’Algérie dégénérescente : l’Algérie de Bouteflika. C’est pourquoi j’en ai fait un des personnages de mon dernier roman, La mission (1). L’homme réunit en sa seule personne tout le drame de l’abaissement national : l’avidité pour seule ambition, l’argent pour seul idéal et la subornation pour seul étendard.
Du reste, selon son entourage, il ne répugne pas à ressembler à un mandarin de Doha. C’est riche, c’est pieux et c’est indiscutable, un mandarin de Doha. Dans la fortune, dans la corpulence comme dans la manière de se vêtir. Depuis, Tliba s’est installé dans la conviction que l’habit si réticent à faire le moine chez les mécréants n’avait aucun autre choix, en terre musulmane, que de faire l’émir. Il résolut alors de mettre en pratique l’une des plus subtiles pensées qu’on ait entendues de sa bouche et qui proclamait que tout, ici bas, avait un prix. La formule exigeait qu’on l’expérimentât sans plus tarder, ce que notre homme entreprit de faire sur une prestigieuse souris de laboratoire : Abdelaziz Belkhadem, alors chef du FLN. Tliba Bahaedine, qui n’était qu’un « militant » quelconque d’un petit parti dont je ne me souviens plus du nom, profita d’un voyage de Belkhadem à Annaba pour l’y accueillir avec fastes, prenant à sa charge tous les frais de séjour de « son invité » et de sa délégation, offrant cadeaux et courbettes, faisant preuve d’une prodigalité aussi exceptionnelle qu’intéressée. Entre la poire et le fromage, Tliba proposa d’acheter une place au sein de la direction du FLN et Belkhadem qui sait si bien concilier Dieu et le diable, accepta illico la transaction.
Ainsi naquit Tliba Bahaedine : d’un dessous de table. Après tout, il faut être de son époque : pour le FLN, on versait autrefois son sang ; aujourd’hui, on verse de l’argent.
Le militant anonyme d’un sombre parti sans destin est aujourd’hui membre honoraire de la pègre bouteflikienne, membre du Comité central du FLN, vice-président du groupe parlementaire du parti au pouvoir avant d’être carrément propulsé vice-président de l’Assemblée ! Tliba et les nouveaux enrichis de Bouteflika sont devenus décideurs politiques, solidement installés dans les rouages du pouvoir, forts de cette soudaine capacité à promulguer des lois et à en bloquer d’autres. Ils ont, entre autres, empêché l’adoption de l’impôt sur la fortune, décriminalisé la corruption, et stérilisé jusqu’aux lois de la République qui venaient d’être votées, comme l’obligation de régler par chèque toute transaction d’un montant supérieur à 50 000 dinars ou la loi de finances complémentaires (LFC) destinée à réduire les importations. De quoi donc s’engraisserait la mafia de l’import sinon des achats massifs à l’étranger ? Cette puissante coterie imprime son mode de gouvernement, impose ses choix économiques (économie d’importation au détriment de l’investissement national, économie informelle au détriment de la production nationale…)
Ce sont ces forces de moins en moins occultes qui constituent la base forte de Bouteflika et qui militent jusqu’au dernier souffle pour sa reconduction. Une non-réélection de Bouteflika serait une catastrophe sans nom pour eux. Tliba a acheté, en 2013, une page publicitaire dans El-Khabar, appelant Bouteflika à se présenter en 2014.
C’est  donc en parvenu de la politique que notre homme se fit le porte-parole de la pègre bouteflikienne sur Ennahar TV, porteur d’un avertissement solennel de cette Cosa Nostra solidement installée aux plus hauts niveaux de l’État algérien : « Rien ne doit changer en Algérie, surtout pas la gouvernance bouteflikienne qui favorise l’économie douteuse au détriment de la production nationale, l’accumulation des capitaux non déclarés, la spéculation, la corruption et le népotisme économique. »
Avis à tous ceux qui croient pouvoir profiter d’une disparition du Président pour changer de gouvernance. Ils trouveraient à qui parler. La Tentacule a des dossiers sur Mme Toumi, accusée à demi-mot d’indélicatesses avec le budget du ministère de la Culture. Elle a ses troupes :  Tliba disposerait d’hommes de main mafieux et de troupes de voyous prêts à casser de l’opposant. En juin 2013, ces voyous auraient empêché le déroulement de la réunion des « redresseurs » et permis le maintien de Belkhadem. Le mouhafadh FLN de Annaba, Mohamed Salah Zitouni, adversaire de Belkhadem et qui s’est retrouvé à l’hôpital pour traumatisme et blessure au visage après une agression à Hydra, avait accusé Tliba Bahaeddine d’être le commanditaire de cet acte de violence qu’il a fait commettre par des malfrats d’Annaba. « Il les a fait venir d’Annaba. Je les connais », Assure Zitouni. Il ne savait pas, le pauvre, qu’on ne touche pas au clan Bouteflika.
Nous  y reviendrons dans la prochaine chronique.
(À suivre)
(1) Extraits :
Bachir, je l’avais rencontré le jour du départ pour Alger. Je lisais tranquillement le Financial Times, confortablement assis dans le salon Business-class de l’aéroport de Heathrow, quand une tête tomba lourdement sur ma veste en tweed. Elle appartenait à un personnage anormalement corpulent. N’eut été son grognement de primate, je l’aurais donné pour mort. Ne sachant quoi faire, je l’ai laissé ronfler jusqu’à l’arrivée providentielle d’une hôtesse qui nous invita à prendre place dans l’avion. Je le réveillai alors avec ménagement. L’homme ventripotent prit le temps d’ouvrir péniblement l’oeil droit, de se lisser la moustache, d’ouvrir le second oeil avant de me demander : Nous sommes arrivés ? Puis, en me dévisageant : vous savez depuis combien de temps je dors ? Je ne saurais le dire avec précision, répondis-je en me dirigeant vers la porte d’embarquement, mais si vous posez la question à mon épaule, elle vous dirait sûrement que vous dormez depuis la conférence de Yalta. Désolé, me dit-il en se frottant les yeux, mais je dors toujours comme un enfant. En ramassant ses affaires, il ajouta : et vous savez pourquoi ? Après quelques secondes d’un insoutenable suspens, il daigna m’affranchir : eh bien, parce que je suis un enfant ! Puis, en se redressant, il ajouta d’un ton solennel : ne vous moquez pas, je suis vraiment venu au monde à l’âge de quarante-sept ans !
Devant mon air ahuri, il condescendit à m’expliquer qu’avant sa naissance, il « n’était rien », c’est-à-dire un banal petit commerçant vivant dans la disgrâce, noyé dans le dépit et l’insignifiance, partageant la condition de l’humanité banale et anonyme, lui qui a toujours aspiré à la popularité des grands, rêvant d’être vénéré comme un sultan, adulé comme un prince et riche tel un archiduc d’Orient…
Ah ! je me rappelle ma brave mère, soupira-t-il, un éclair nostalgique dans les yeux, Bachir, mon fils, me disait-elle, ce destin-là n’est pas pour nous, c’est le privilège des gens de pedigree et toi mon fils, tu es de naissance honnête mais obscure, comme tous les enfants du peuple. Alors, de cette naissance-là « honnête » qui n’ouvrait droit à rien, il n’en voulut plus. Aujourd’hui, affirmait-t-il avec la faconde d’un parfait parvenu, il dit ne se souvenir que de sa seconde éclosion, celle qui le fit entrer dans le monde par la grande porte. Oui, cher Monsieur, poursuivit-il en chuchotant, je suis né il y a 14 ans, un jeudi d’avril 1999, le jour où l’on a élu un nouveau président de la République. Puis, en baissant encore plus la voix, comme s’il craignait d’être écouté, il m’apprit que sur les conseils avisés d’un ami avocat dénommé Kaddour, il avait alors vaguement contribué à la campagne électorale du personnage. L’index pointé sur moi, il avait imité la voix de son ami avocat : Bachir, ne rate jamais de miser sur les chevaux gagnants, ton argent, je le remettrai à Koudjiti, il fera des petits, ton argent, tu verras ! Koudjiti c’est l’homme de confiance de Larbi Belkheir, et Larbi Belkheir, tu le sais… Bachir ne crut pas nécessaire de me dire qui était ce fameux Larbi Belkheir qui, de toute évidence, faisait le beau et le mauvais temps en Algérie..
Tout à son ravissement, il avait porté les deux mains vers le ciel puis sur ses lèvres : Aujourd’hui, Dieu merci, je suis le député milliardaire Bachir; importateur, négociant, courtier, grossiste et vice-président du groupe parlementaire du FLN, parti au pouvoir, vous ne connaissez peut-être pas le FLN, Monsieur… Monsieur ? Ah, professeur William Tompson ! Enchanté, confrère ! Je suis moi-même docteur et professeur, deux titres qui m’ont coûté une fortune. Devant mon air imbécile, il eut une grimace malicieuse : oui, chez nous ça s’achète, des titres universitaires, c’est pourquoi dans mon pays, bien du monde est docteur ou professeur. Ne l’oubliez pas, dans ce bas monde, vous et moi avons droit à une seconde naissance, à condition de le vouloir. Pensez-y, cher professeur Tompson… heu… confrère… Je peux vous appeler confrère ? »
(La mission, M. Benchicou, 2014, éditions Koukou, Alger)

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

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